vendredi 5 février 2010

Pyrrhus Ier Eacide (v. 318- 272 av. J.-C.) : les jeux d'hécatombe de la Grèce


par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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Né vers 318 avant Jésus-Christ, Pyrrhus Ier régna successivement sur l'Epire de 306 à 302 avant Jésus-Christ, puis de 295 à 272 avant Jésus Christ, en étant enfin reconnu "roi des Molosses".
De fait, il était le successeur de la dynastie éacide, qui se proclamait descendante de Molossos, fils d'Andromaque et petit-fils du héros grec Achille, qui régna en Grèce sur l'Epire. Molossos donna son nom à son peuple, qui devint de cette manière celui des Molosses.
Pyrrhus, dont le prénom signifie "roux" en grec, est associé à la danse guerrière d'Achille (la danse pyrrhique). Il était un cousin éloigné de feu Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), dont la mère Olympias était elle-même une princesse Molosse.

On connaît souvent sans le savoir la dynastie éacide, par rapport à ses chiens de combat, surnommés eux-mêmes par extension des "molosses" : le grand chien d'Alexandre se nommait ainsi Péritas.
Le père de Pyrrhus Ier avait été assassiné et son royaume usurpé par son neveu Neoptolème. Il fut restitué à Pyrrhus lorsqu'il eût atteint l'âge de douze ans (vers 306 av. J.-C.), par le roi Glaucias d'Illyrie qui l'avait recueilli. Mais Neoptolème allait le dépouiller à nouveau de l'Epire (302 av. J.-C.)


Privé de royaume, il participa avec bravoure et un sens remarqué du commandement , à la grande bataille d'Ipsos en Phrygie - Turquie - dont l'enjeu était la domination de la Grèce et de la mer Egée (301 av. J.-C.). Ce fut sans doute l'une des plus grandes batailles d'éléphants de l'histoire, dont les 400 de Séleucos donnés par le prince hindou Chandragupta Maurya. S'affrontèrent à cette "bataille des rois", comme on l'appela, Séleucos et Lysimaque, anciens généraux d'Alexandre, d'un côté, et Antigonos le Borgne, également général macédonien, de l'autre.
Ptolémée, allié à Séleucos et Lysimaque, ayant reçu la fausse nouvelle de la victoire de leur opposant, Antigonos, qui pourtant n'avait que 75 éléphants de guerre, ne fit finalement pas sa jonction avec eux.
Pyrrhus était du mauvais côté, celui d'Antigonos qui s'était fait proclamer roi de Macédoine cinq ans plus tôt et mourut durant cette bataille ; et il fut emmené comme otage de Ptolémée, en Egypte.


Ptolémée était en effet devenu pharaon (305- 283 avant Jésus Christ) sous le nom de Ptolémée Ier Sôter - "le sauveur", en tant que successeur d'Alexandre le Grand. Et il avait à ce titre demandé au prêtre Manéthon de rédiger pour lui une "Histoire de l'Egypte", ce qu'il fit avec la gloire controversée que l'on sait encore aujourd'hui.
Pyrrhus Ier eût l'honneur et la chance de se marier avec la belle Antigonè, fille de Ptolémée Ier et de Bérénice. Et grâce à cette union il put à nouveau régner sur l'Epire d'abord conjointement avec son cousin Néoptolème (295 av. J.-C), puis seul après la mort vraiment tragique de ce dernier.


Libre désormais de partir à la conquête du monde, comme il le disait lui-même, Pyrrhus Ier allait faire ce qu'il aimait : la guerre ! Il était certainement devenu un grand général, mais il n'avait pas les extraordinaires capacités politiques de son cousin Alexandre.
D'abord il conquit - pour un temps seulement - la Macédoine, en profitant du désordre consécutif à la succession d'Alexandre le Grand ; mais il la perdit finalement devant Lysimaque, ancien général d'Alexandre (285 av. J.-C.).
Appelé ensuite, en Grande Grèce (Italie du Sud) par les habitants de Tarente, en 280 avant Jésus-Christ, pour les défendre de Rome, il utilisa lui-aussi des éléphants de combat pour donner l'assaut.


Après la victoire d'Héraclée (280 av. J.-C.), il y eût celle d'Ausculum (279 av. J.-C.) encore plus chèrement acquise sur les Romains qui persistaient toujours à le combattre. Rome avait pu reconstituer sans difficulté ses troupes sur place, et l'affrontait pour libérer l'Italie, sa terre.
Plutarque de Chéronée (46 - 125 ap. J.-C.), le Béotien devenu citoyen romain, lui attribue cette exclamation après la victoire d'Ausculum : "Encore une victoire comme celle-là, et je rentrerais bientôt seul en Epire !"
Toujours selon Plutarque, ses hommes, lucides également, disaient avec un humour désabusé : "Si nous devons remporter une autre victoire sur les Romains, nous sommes perdus !"


C'est de ces citations qu'est tirée l'expression imagée de "victoire à la Pyrrhus", pour une victoire désastreuse, obtenue au prix de lourdes pertes, et donc à s'épargner si possible.
Quoi qu'il en soit Pyrrhus fit tout pour éviter un autre affrontement avec eux, en intervenant en Sicile. Mais l'affrontement eût tout de même lieu quatre ans plus tard à Bénévent (275 av. J.-C.), où une partie de sa flotte fut détruite par le romain Curius Dendatus, l'obligeant à rentrer en Epire.
Nombre de ses hommes n'allaient jamais revoir la Grèce, et finiraient dans le fleuve rougissant du royaume souterrain d'Hadès (Pluton pour les Romains).

Pyrrhus considérait la guerre comme une sorte de jeu, où régnait l'hécatombe, et dont il devait naturellement sortir vainqueur. Il disait aspirer à se reposer le jour où il aurait conquis le monde. Et d'une certaine manière, il fut assez souvent vainqueur, mais sans parvenir a pérenniser ses victoires, à la différence de son cousin, Alexandre le Grand.
Victorieux, il le fut encore par la suite en Grèce, lui qui ne rêvait que de plaies et de bosses. Mais ses proches lui conseillaient plutôt de ne pas attendre ce fameux jour, et de se reposer tout de suite.
Il ne les écouta pas, et finalement, en 272 avant Jésus-Christ, lors d'une guerre contre Sparte, il mourut de façon inattendue. Il reçut...une tuile sur la tête que lui avait envoyée d'un toit une vieille femme, lors de l'attaque de la ville d'Argos, dans le Péloponnèse. Beaucoup plus tard, cette ville sera intégrée à la province romaine d'Achaïe (146 av. J.-C.).

La mort de celui que les Romains considéraient comme une sorte d'"anti-Alexandre", entraîna pour la Grèce la perte définitive des colonies la Grande Grèce, au profit de Rome. Ils apprirent beaucoup de lui, et notamment à économiser leurs troupes.
C'est grâce aux Romains justement que le nom de "molosses" nous est parvenu : ils introduisirent les chiens d'Epire comme chiens de garde, dans tout le Bassin Méditerranéen.
La puissance naissante de Rome a pu faire ses premières grandes armes contre lui, en l'assurant qu'elle pouvait finir par battre la Grèce - ce qui était impensable jusqu'alors - et supplanter sa puissance dans le monde connu.

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