mardi 25 mai 2010

Le monde animal en 2010 II : entre déesses félines de l'Egypte, éthologie comparée, et karma

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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Dans la nature, même une "vraie" vipère aspic n'attaque pas l'homme, si elle ne se sent menacée ni pour elle ni pour ses petits. Il n'est donc pas nécessaire de chercher à la neutraliser avec force. On pourrait objecter que dans le cas de Cléopatre VII (69 - 30 av. J.-C.), dernière reine d'Egypte pharaonique, ce sont bien deux aspics lovées dans un panier de figues qui l'ont mordue et empoisonnée. Mais cela s'est produit parce qu'elle même l'a désiré ainsi. De plus elle a utilisé le symbole de l'"uraeus", avec la morsure du serpent sacré, afin d'entrer dans l'immortalité, et priver aussi Octave (63 av. J.-C. - 14 ap. J.-C.) de son triomphe sur elle et Marc-Antoine (83 - 30 av. J.-C.) - qui se suicide également. De même, les déesses de l'Egypte sont-elles immortelles. Et après un long sommeil de deux millénaires et quatre décennies, elles peuvent tout à fait se réveiller si le besoin s'en fait sentir. Car la mort n'existe pas vraiment dans l'Egypte antique, même pour les momies embaumées, qui ne concernent pas que les humains, mais aussi certains animaux sacrés, comme le chat par exemple.

Dans l'Egypte des Pharaons, le chat était divinisé. Il représentait la déesse protectrice de l'amour et de la séduction, Bastet ou Bastit. Elle avait une tête de chat, et un corps de femme. Et ses prêtresses étaient hautement révérées, jusqu'à Cléopatre VII justement. Aussi bien, tuer un chat était-il passible des pires sanctions, dont la mort. Posséder un chat n'était donc pas de tout repos pour l'égyptien. Car sa mort devait être naturelle, et il y avait souvent des enquêtes dans les foyers pour déterminer si tel avait été effectivement le cas. C'est sans doute de là que provient l'idée de "terrible poisse" attachée durant tout le Moyen-Age au chat, même si les gens ne connaissaient plus ces détails de la vie courante de l'Egypte antique. Car y tuer un seul chat, qui plus est volontairement, entraînait au minimum sept ans de malheur et d'affliction dans la maisonnée, pour celui, celle, ou ceux qui avaient échappé à la justice de Pharaon : c'étaient là "les griffures et les morsures du destin" infligées par la puissante déesse Bastet qui voit tout, même la nuit.

En Afrique du Sud, ce sont d'autres félins qui sont en danger : les lions et singulièrement les lions blancs (albinos). On les élève de façon quasi-industrielle dans des réserves pendant cinq ans pour la chasse...leur chasse, sans qu'aucune autorité n'y trouve rien à redire. On la dénomme "can hunting", c'est-à-dire "la chasse en boîte", puisque tout y est réglé d'avance, sans laisser la moindre chance d'en réchapper à l'animal ! Ainsi, plusieurs milliers de lions sont déjà morts assassinés dans l'Etat du Limpopo, pour quelques milliers d'euros ou de dollars.
Le malheureux animal est anesthésié avec une seringue hypodermique, mené dans un enclos protégé, sous un arbre où pend la carcasse sanguinolente d'une antilope (elle-même sacrifiée pour la mise en scène), et tué "hagard" à son réveil par un "chasseur" avec un fusil à lunette.
Certains sont tellement nuls qu'il leur faut tirer une douzaine de balles, pour accomplir leur office macabre et lâche. Ensuite, ces individus en défaillance de testostérone, poseront tout tremblotant un pied sur l'animal majestueux pour la photo, afin de se pavaner. Aucune femme ne devrait admirer, accepter, ni respecter de tels hommes, qui n'ont rien de jeunes guerriers combattant le lion de façon traditionnelle pour prouver leur valeur, dans des rites de puberté.
Pour mémoire, Sekhmet, la déesse à tête de lionne de l'ancienne Egypte, mère de la Justice et de la Force, avait pour coutume d'apporter le chaos à ceux qui tuaient impunément et lâchement ou le permettaient.
Il n'est donc pas prouvé que l'économie de l'Afrique du Sud continue à prospérer si elle se fâche.
En tout cas, ce pays qui sait être capable du meilleur, pourrait faire un geste noble d'interdiction de ces véritables "exécutions", à l'occasion de la toute prochaine coupe du monde de Football, après sa nécessaire prise de conscience.

Pour les hommes, les animaux ne sont pas capables d'invoquer leurs divinités protectrices tutélaires, le phénomène de croyance étant réservé à l'homme : qu'en savons-nous ?
Les immenses avancées de l'éthologue autrichien Konrad Lorenz (1903-1989), prix Nobel de physiologie et de médecine en 1973, avec deux autres lauréats de cette nouvelle science du comportement animal comparé, applicable également à l'homme, pourraient en faire douter quelque peu.
Rappelons qu'en 1960, il publia aux Editions Flammarion un ouvrage incroyable sur ses travaux d'avant-garde : "Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons". Dans un autre ouvrage ("On agression", A propos de l'agression, 1966 pour la version anglaise), il stigmatisait les dérives de l'"instinct d'agression" chez les Humains.
En s'inspirant de Lorenz, on constate que ce qui différencie le plus l'homme (ou la femme d'ailleurs) des animaux, c'est leur '"instinct d'agression" absolument viscéral, et non leur "conscience" supposée - objectivement et scientifiquement non démontrée. Pour ce qui est de la conscience animale, à l'opposé, il est frappant de voir que des animaux sauvages, comme la louve, la lionne ou l'éléphante, peuvent parfois sauver un "petit d'homme" abandonné dans la forêt ou dans la jungle, plutôt que de le tuer, le dévorer ou le piétiner !
Cela tend à montrer que l'animal, à la différence de l'homme, ne raisonne pas forcément ni uniquement en terme de rapports de force, et que même la fragilité peut stimuler son instinct de protection.
C'est ce que la Chine immémoriale, qui a alterné puissante force et grande mansuétude inattendue, a dénommé dans sa grande sagesse "la force du faible". Les différentes formes du "wu-shu" (kung-fu, taïchi, ...) s'inspirent d'ailleurs énormément d'une observation animale bien comprise : s'y exprime la subtile voie oblique et insaisissable de la moindre résistance, triomphant de façon fulgurante et spectaculaire in fine.

Même le fameux "karma" des bouddhistes ou des hindouistes montre à quel point l'homme peut avoir une nature et une logique essentiellement binaires. Car il ne s'agit ni plus ni moins que de l'application de la loi d'action/réaction fondée sur l'usage approprié ou non de la force, et de ses conséquences dans cette vie et au-delà (avec la théorie de la réincarnation). L'évolution que suppose la réincarnation humaine pour les uns, ou la métempsychose - réincarnation en humain, en animal ou même en végétal - pour les autres en cas d'involution au contraire, repose donc sur un jeu de "va-et-vient" parfois ternaire. Bouddha lui-même (vers 563- vers 483 av. J.C.) a dit à plusieurs reprises à d'importants disciples qu'"il ne savait pas" si cela existait vraiment, en provoquant à chaque fois leur départ tonitruant ; il a beaucoup hésité sur ce point avant de se raccrocher finalement à cette croyance "très ancrée", en gardant ainsi ses disciples préférés avec lui. Il est tout à fait frappant que dans ce cas, et en toute logique, il l'ait admise pour les animaux également : cela équivaut à la reconnaissance de leur "âme", qu'elle soit de groupe ou individuelle.


Konrad Lorenz déclarait avec humour : "J'ai trouvé le chaînon manquant entre le singe et l'homme, c'est nous." Et dans son ouvrage intitulé "On agression", il croyait bon de souligner : "Celui qui connaît vraiment les animaux est par là-même capable de comprendre pleinement le caractère unique de l'homme." Nous ajouterons qu'il n'est pas aisé de savoir si l'homme est le plus grand espoir de Dieu, ou au contraire la source de son plus grand trouble - qu'il peut simplement décider de tarir à tout moment, et où il veut !

jeudi 20 mai 2010

L'émergence du Vietnam : de la revanche du jardinier du Havre à celle de la très jolie Marjolaine

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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Situé au centre de l'Asie, et possédant une frontière commune avec la Chine, le Cambodge et le Laos, le Vietnam a une forme géographique qui rappelle la lettre S majuscule. Ce grand S se décompose du nord au sud entre le Tonkin avec son delta du Song, l'Annam du centre, et la Cochinchine avec le delta du Mékong.
Sa superficie est de 326 797 km2 et il compte environ 82 millions d'habitants. Si ses villes les plus connues sont Hô-Chi-Minh-Ville (Saïgon) et Hanoï, l'ancienne capitale de Huê bénéficie toujours d'un nostalgique prestige des temps glorieux de son ancien empire. La fantastique Baie d'Halong quant à elle est un lieu magique. C'est d'ailleurs une des destinations préférées des touristes toujours plus nombreux, qui participent désormais du boom économique de ce nouveau pays émergent.

Pourtant, le Vietnam a eu à se remettre de deux terribles guerres de libération, après avoir connu l'occupation japonaise de 1940 à 1945, qui avait fait partir la plupart des grands colons français.
La première a commencé un an après son indépendance proclamée par Hô-Chi-Minh en 1945, qui en fut le premier président, avec la France qui tentait d'y reprendre pied suite à un débarquement militaire en 1946 (armé par les Britanniques). C'est la fameuse guerre d'Indochine qui s'est achevée en 1954 par la victoire des forces communistes, juste après la guerre des deux Corées (1950-1953) et leur très longue trève jusqu'à aujourd'hui.
Et la deuxième, qui a débuté en 1959 entre le Nord (Hanoï) et le Sud du pays (Saïgon), a vu les Etats-Unis soutenir le Sud dans une "guerre-écran" aux côtés du Président Diêm (de 1962 à 1963). Il est à noter que le Président Diêm (1901-1963) a été assassiné le 2 novembre 1963, soit 20 jours avant John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), qui voulait se retirer du Vietnam. Ensuite, ce fut l'intervention militaire frontale directe des USA contre le Nord-Vietnam en 1964. Cette horrible guerre s'est achevée par le retrait américain à la chute de Saïgon en 1975, devant la nouvelle victoire des forces communistes.

L'émergence du Vietnam tire sa source dans la volonté de revanche de celui qui fut un temps jardinier de la Ville du Havre lors de son séjour en France, Hô-Chi-Minh, et participa en 1920 à la fondation du Parti Communiste Français, lors du Congrès de Tours.
On n'enseigne jamais en France que le nationalisme initial d'Hô-Chi-Minh, de son vrai nom Nguyên Sinh Cung (1890-1969), après avoir également été "Nguyên Aï Quoc" pour le Komintern soviétique, trouvait son origine dans l'histoire de son père. Il avait en effet vécu comme une grave injustice, appelant un jour réparation, le fait que celui-ci ait sombré dans la dépression, après avoir été destitué de son rôle de mandarin du Protectorat de l'Annam par la France colonialiste de la IIIème République.
Outre la question du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" mise en exergue dans ses aspirations nationalistes puis communistes (1920), on parle rarement du traitement inégal dont étaient victimes les Indochinois, à qui l'on a dénié les droits de l'homme proclamés avec force par ailleurs.

Et il est permis de se demander humainement, si ce n'est pas la constance d'un regard moite et stupidement condescendant, autant que la menace physique de la "petite caisse", qui furent les premiers pas déterminants vers le sentiment persistant d'injustice qui a valu à la France la perte de l'Indochine ?
Cette attitude hautaine et écrasante aura in fine culminé avec un aveuglement hallucinant dans "la bêtise stratégique" de la cuvette de Diên-Biên-Phu, à la suite d'une rupture unilatérale de trêve pour tenter de forcer les choses (fin 1953). En tout cas, l'histoire a retenu qu'elle a entraîné la désastreuse capitulation finale du 7 mai 1954 auprès du Général Giap (né en 1911), au terme d'une bataille de 169 jours : durant les 57 jours de combat finaux, cette enclave qui s'était "volontairement (!) mise dans la position d'être assiégée", fut pilonée régulièrement par des lance-roquettes multiples Katioucha.
Le Général Navarre (1898-1983) et son état-major avaient complètement sous-estimé la capacité des combattants vietnamiens à transporter l'artillerie russe en pièces détachées par mobylettes Peugeot, en bicyclette et à pied dans la jungle jusqu'aux hauteurs surplombant le camp de Diên-Biên-Phu, ainsi que l'art vietnamien des tunnels - qui fut d'ailleurs fatal aux Américains en 1975.

Depuis la fin des années 1980 et la libéralisation économique progressive du pays, le Vietnam connaît un essor sans précédent. De 1992 à 2002, en seulement dix ans à titre indicatif, son PIB a doublé grâce à un remarquable taux de croissance de 7% l'an.
Il est dès lors devenu un pays émergent en s'ouvrant au commerce international, ce qui a d'ailleurs permis à nombre d'entreprises américaines de s'implanter durablement : si les USA ont perdu la guerre contre ce pays en 1975, il est tout à fait clair qu'ils ont gagné la paix, à l'opposé de ce qu'on leur reproche si souvent !
Et ils ont même réussi à normaliser leurs relations politiques tout en résolvant l'épineux problème du "rachat" de la liberté des prisonniers de guerre, censés ne pas exister avant le choc des révélations destinées au Congrès, du film de Ted Kotcheff, "Rambo" (1982) : il a été magistralement interprété par Sylvester Stallone, mais son objet réel n'a toujours pas été clairement perçu en France à ce jour, semble-t-il.
De fait, un important accord américano-vietnamien a soudainement permis aux exportations vietnamiennes d'exploser de 1000% en 2001 ! Et 20% des exportations de ce pays sont désormais destinées aux Etats-Unis.


Plus récemment, en 2005, le Vietnam a intégré l'ANASE (Association des Nations du Sud-Est Asiatique - ASEAN en anglais). Et en 2007, il est entré dans l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce).
En 2008, alors que la nation vietnamienne s'est donnée dix ans pour passer du stade de pays agricole à celui de pays industrialisé, son PIB a atteint environ 51 milliards d'Euros.
Aussi bien la France, qui ne voulait pas être en reste, a confirmé en 2009 son intention de renouer les liens, comme ce fut le cas en 2004, pour développer son commerce extérieur avec ce pays riche de promesses. Mais pour l'instant, le poids des USA, du Japon, de l'Australie, de la Chine et de Singapour sont sans commune mesure.
Il faut dire à la décharge de notre pays que la question vietnamienne a toujours eu des conséquences internes aussi fortes qu'inattendues sur notre histoire, d'où son hésitation perceptible. En effet, c'est bien l'arrestation à la faculté de Nanterre d'un étudiant du "Comité Vietnam national" lors d'une manifestation contre la guerre du Vietnam (22 mars 1968), qui fut le point de départ assez soudain de ce qui allait devenir "Mai 68" ! Cette révolution avortée, de quasiment un mois, allait modifier en profondeur la société française en provoquant d'importantes avancées sociales ou éducatives notamment, et en préludant à un profond changement politique : il y a un avant et un après "Mai 68".


Sur un tout autre registre, nous avons en France une éminente représentante de ce nouveau Vietnam au visage souriant et qui incarne la prospérité : la très belle Marjolaine de "Greg le millionnaire" (2003), et de "Marjolaine et les Millionnaires" (2004) - sa revanche sur le programme précédent.
La présence de cette jeune femme digne d'Aphrodite et de la noble déesse Kwan Yin sont toujours un spectacle rafraîchissant. A travers ses attitudes exquises et intelligentes, elle exalte incroyablement, sans forcément s'en rendre compte, la beauté de l'éternel féminin et un romantisme suave quelque peu "fleur bleue".
Il était particulièrement visible qu'elle était environnée d'envieuses ou de menteurs. La vertu et le désintéressement mis en avant par ses protagonistes de la "télé-réalité", n'étaient vraiment pas évidentes, en dépit du méli-mélo de leurs objurgations sentencieuses ou faussement moralisatrices, ou encore de leurs crises de nerfs caractérielles. Egalement, la volonté peu crédible de se dévouer toute une vie par amour romantique à l'être cher - de préférence sans lui crever les tympans - n'était quant à elle guère perceptible. De même, leur fausse volupté prétendûment séductrice, "digne d'un frigidaire quatre étoiles", était surjouée et sonnait terriblement faux. Et enfin, pour le programme de revanche (elle avait finalement été éliminée du premier par une concurrente très crispée et crispante), c'est Marjolaine cette fois-ci qui devait choisir son prétendant. Mais les garçons étaient d'une mauvaise foi évidente dans leur prétention mensongère à la sincérité, qu'ils exigeaient impudemment d'elle en retour ! Et l'enrobage factice de leurs mots creux, de leur personnalité ou même de leur physique de "dragueurs standards", avait quelque chose de comique et de pathétique, même si ce n'était pas vraiment le but du programme.
Il est franchement heureux que ce n'ait été qu'un jeu, et qu'elle n'ait pas épousé le prétendant "si désintéressé", qui restait pour empocher les 50 000 Euros.
Dieu qui pourrait bien être son plus grand fan en aura été rassuré. Peut-être même l'aura-t-il aidée sans qu'elle le sache, lui qui aime interagir sur le destin présent des Humains ! En tout cas, cela lui a permis de prendre pied dans le monde si fermé de la télévision, pour y commencer une carrière avec son propre programme de divertissement et sa personnalité si rafraîchissante.

lundi 17 mai 2010

Fourberie-sur-Seine IV : les cocasses facéties d'un destin capricieux

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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A Fourberie-sur-Seine, les gens font souvent des têtes d'enterrement ; mais, c'est là leur état naturel. Ne les dérangez pas dans leur trouble et tergiversations capricieuses ! Pensez qu'ils sont concentrés sur autre chose, et retirez-vous de leur focalisation ...ou de leur naufrage. S'ils piaffent d'impatience comme des "rhinocéros" prêts à charger, c'est peut-être parce qu'ils vont le faire : écartez-vous ! De même observez : perdent-ils leur souffle, en manquent-ils ? Laissez-les éructez et s'épuiser tous seuls. C'est leur manière à eux de reprendre leur esprit.

Ils fonctionnent avec un gigantesque réseau de désinformation. Mais il leur arrive fréquemment de s'empêtrer eux-mêmes dans les contradictions d'un "système" désormais usé et si malmené. A force de s'habituer à tricher et à mentir, ils ne savent plus très bien où ils en sont. Car il leur faut d'abord déterminer la source de telle ou telle rumeur, pour savoir si ce n'est pas tout simplement...eux qui l'ont propagée. Mais il est déjà trop tard, car leur nature factice est devenue nolens volens une seconde nature qui leur colle à la peau, sans qu'ils ne puissent plus jamais s'en défaire. Or il leur est ensuite quasiment impossible de retrouver leur état initial, et ils se mettent inéluctablement à attirer à eux des gens à leur semblance. Et toute leur vie ne sera plus faite que de ça, inlassablement - au rythme du tangage de la nef d'Isis, symbole méconnu de la ville.

C'est l'heure du triomphe éphémère de leur cinéma : le cinéma insipide, glauque, et riche d'émotions faussées des anges de l'abîme. Nous avons récemment rencontré à l'occasion d'une impromptue grève de RER, une de ces réalisatrices locales qui se voyait déjà obtenir la palme d'or à Cannes, avec un simple script destiné au tournage sans cesse repoussé d'un "chef d'oeuvre" - dont elle n'avait pas encore trouvé le titre ni même les acteurs. Elle était en plein casting...pour son film au thème indescriptible qui devait révolutionner le cinéma cannois post tsunami. Tout ce qui veut briller n'est certainement pas or. Et à l'opposé, même un diamant brut ressemble à un simple caillou sans valeur, pour celui ou celle qui ne le voit pas.

Ces êtres s'emprisonnent eux-mêmes dans un univers binaire d'envies soit-disant inaccessibles, et paient quotidiennement les conséquences de leurs attentes téléguidées par une indécrottable et factice opposition capitale/banlieue. Tous ces gens qui se ressemblent tant dans leur for intérieur deviennent ainsi le jouet d'un capricieux fatum. Leur monde est devenu à leur image, parfaitement niais et biaisé - en étant souvent le curieux théâtre d'une "possessive" force centrifuge qui tend à séparer et à disloquer. C'est une addiction à laquelle bien peu d'entre eux pourront dire stop. Comme quoi, il y a bien une justice immanente ! Et le plus amusant dans tout ça, c'est que ces personnes qui se voient si "compétitives" et si "futées", seront les mêmes à "se faire avoir" par un plombier qui gonfle ses factures, un livreur qui ne monte pas à l'étage, un avocat peu scrupuleux arrivant sur la fin impromptue de son mauvais exercice, ou un garagiste malhonnête, par exemple.

Car à Fourberie-sur Seine, on adore jouer avec la "boîte de Pandore" : cela donne le sentiment vivifiant de posséder les attributs d'un dieu ou d'une déesse grecque. Mais il peut être dangereux et fort contre-productif de s'aventurer en territoires inconnus. Et à trop vouloir modifier le cours naturel des choses, des événements ou même des sentiments, il arrive le plus souvent que ces personnes se brûlent les doigts, et en viennent à perdre le cours de leur propre destinée, pour se diriger immanquablement vers le Néant. C'est pour cette raison que beaucoup d'entre elles ont un air hagard. Elles ne sont déjà plus là. En fait, elles ne sont pas blasées, mais égarées sans doute à jamais, dans un monde intermédiaire paralysant. C'est ça que les Sumériens appelaient en fait l'enfer !

Il est par ailleurs extrêmement difficile, insensé mais aussi souvent vain et décevant de vouloir leur apporter une aide, tant leur pensée est mal orientée, soupçonneuse, voire torturée et peu bienveillante. Quand elles émettent des voeux à votre égard, il faut faire preuve de précaution : par politesse autant que réflexivité, il est plus prudent de préciser que vous leur souhaitez ce qu'elles vous souhaitent du plus profond de leur coeur. Si elles font une drôle de tête, c'est que vous pouvez dire "coulé", comme dans le jeu de la bataille navale. Et si elles sourient aux anges, presque avec candeur, c'est tant mieux pour tout le monde.

Quand ces gens vous demandent quelque chose, posez-vous la question du non-dit : était-ce là le véritable objet du dialogue ? Qui sait ? Eux-mêmes ont un mal fou à se diriger dans les méandres "filandreux" de leur pensée souvent abstruse ou absconse. Et en plus, ils ne le font pas toujours exprès ces timides "bravaches". Ils sont un peu comme des enfants qu'on aurait obligés à grandir trop vite. Et n'ayant pas eu le temps d'assimiler tous les "codes", ils ont tendance à surjouer pour faire plus vrai. Rappelez-vous que dans leur monde, tout peut basculer très vite...à leur détriment. Un jour ils sont au pinacle et le lendemain au septième dessous, toujours pour des impondérables étonnants et si inattendus, dignes du facétieux monde des elfes ou autres "gobelins".

Combien savent qu'après son départ triomphal de la capitale, pour la morne plaine belge de Waterloo en 1815, Napoléon (1769-1821) aurait perdu la bataille de sa vie, à cause de quelques fraises trop bonnes ! On attendait les 30 000 hommes de Grouchy (1768-1847), et ce furent les 40 000 Prussiens de Blücher (1742-1819), répète-t-on à l'envi, en soupçonnant Grouchy de quelque trahison de dernière minute. L'explication semble pourtant plus cocasse et inconséquente : il partageait de délicieuses fraises bien rouges dans l'auberge de Walhain, en compagnie du notaire Hollert, sans savoir que les coups de canon qu'il entendait allaient signer la défaite définitive de l'empereur, sur le champ de bataille de Mont Saint Jean, aux abords de Bruxelles (18 juin 1815). Il était à la recherche des Prussiens de Blücher qu'on pensait plus à l'est (sur la route de Wavre), sans les trouver, et faisait une pause.

Comme quoi d'"espiègles" petites fraises ont pu avoir raison du grand destin de Napoléon et de son empire ! On se croirait dans une bande dessinée belge, au pays des Schtroumpfs, ces petits bonshommes bleus nés le 23 octobre 1958 sous les feutres de Pierre Culliford dit Peyo (1928-1992), dans le journal Spirou. Quand ils ne se protègent pas du méchant Gargamelle, ne sont-ils pas grands amateurs de myrtilles, ces autres fruits rouges si bons pour la vue ! Lorsque Dieu se prend à jouer lui-aussi avec ceux ou celles qui veulent usurper constamment son pouvoir, le monde humain si frêle devient soudainement très petit et si craquant !


vendredi 7 mai 2010

Le "glitch" new-yorkais du 6 mai 2010 : entre algorithmes récursifs, dyslexie, hyper-agitation et "mini-krach"

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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Le jeudi 6 mai 2010 a été une journée noire pour Wall Street, quand les actions se sont mises brutalement à chuter, comme celles d'Accenture (pour ne quasiment plus rien valoir), de Procter et Gamble (de 37% d'un coup) ou de 3M (de 15¨%). Mais ce "dévissage" apparaîtrait dû à une erreur humaine d'un trader dyslexique, peut être conjuguée à un problème informatique, un "glitch". Wall Street après avoir "décroché" de -9% en seulement 7 minutes, a réussi à clôturer à - 3,1 % en cette journée de "mini-krach". La cause n'était donc pas la crise grecque et ses conséquences mondiales, même si certains l'ont au départ pensé.

Le terme de "glitch" semble issu de la musique électronique expérimentale. Ce courant musical remonte au milieu des années 1990, et se trouve associé fréquemment au "minimalisme allemand" : il recherche l'effacement entre le bruit et la musique, d'où l'idée de confusion artistique certaine visant à créer une "esthétique" des erreurs électroniques.

Dans le cas de Wall Street, par association d'idées, un "glitch" désigne tout simplement un problème technique, une défaillance électronique - due à une fluctuation dans les circuits imprimés ou à une micro-coupure de courant, par exemple. Souvent on emploie à tort ce mot comme synonyme de "bug" informatique, alors qu'à la différence du "bug", il n'empêche nullement au matériel de fonctionner, ni à un logiciel de mener à bien son programme. Car le "glitch" est avant tout un "passe-muraille", non une entrave.

A sa suite, les algorithmes récursifs peuvent ainsi se mettre automatiquement en marche sans intervention humaine. Ces algorithmes mathématiques sont dénommés "récursifs" parce qu'ils s'appellent eux-mêmes, en permettant de travailler sur des structures de données définies, visant à résoudre un problème précis. Et dans ce cas là, c'est une sorte de "sécurité" qui se met automatiquement en place par erreur, en provoquant une suite d'ordres en cascade (achat/vente, dans notre exemple boursier), et en agissant par propagation. Pour cette raison, la seule manière de tout remettre en place, est finalement de débrancher le système informatique pour le réinitialiser.

Depuis 2008, une partie des problèmes venaient des traders qui vivaient dans un monde virtuel et dont rien ne venait freiner le goût du risque. Mais maintenant les choses ont changé, pour des conséquences idoines : ils peuvent venir à nouveau des traders, mais du fait d'une dyslexie, couplée à un trop fort stress dû à la crainte de se tromper ! En outre ils sont tellement habitués à manipuler des grands nombres et des zéros, qu'ils ne savent plus toujours très bien faire la différence entre "millions" et "milliards", à trois zéros près... !

Certains spécialistes pensent que la dyslexie est un trouble lié à l'asymétrie cérébrale, observable normalement en l'absence d'altération des autres capacités. On pense que chez l'individu qui est atteint de dyslexie, aucun des deux hémisphères cérébraux (gauche ou droit) n'arrive à prendre une position dominante. Aussi, l'information est-elle brouillée et confuse, et aboutit-on à ce que le sujet voit "sans vraiment voir", par une sorte de cécité sélective qui ne serait pas réellement un trouble visuel.

Elle serait accentuée par une hyper-agitation, encouragée pour faire davantage de profits : il existe en effet des différences de valeur, dues à la vitesse de cotation des titres par le biais du "trading" à haute fréquence, et donc de l'ultra-rapidité d'environ 70% des transactions. Mais beaucoup plus simplement encore, elle pourrait être liée à des dysfonctionnements auditifs consécutifs à un usage abusif des baladeurs et autres MP3 - toujours à fond dans les écouteurs.

En clair, les traders devraient être aidés à lâcher un peu prise et à garder la tête froide, si l'on veut éviter une faillite impromptue et foudroyante du système financier mondial, au delà du "mini-krach". Ils ne seraient pas passifs, mais simplement ouverts à des attitudes et comportements plus maîtrisés et surtout plus lucides. Les citoyens du monde dépendent en effet de plus en plus de ce qui se passe quotidiennement sur la "planète financière".

Bien plus qu'une question de régulation théorique, la solution serait de l'ordre de la philosophie et du bon sens ressucité, dans une nouvelle approche de ce qui est vraiment utile et nécessaire. Là, l'agitation fébrile ne serait plus la marque d'une efficacité somme toute factice, mais de ce qu'elle est réellement : une source de danger potentiel, à travers une perte du contrôle humain sur le cours des choses. Car avec l'hyper-agitation débridée, aucun des chemins suivis ne mène à Rome, mais au contraire vers le Néant Absolu !

On ne sait vraiment si un "glitch" peut faire sombrer, ou à l'opposé sauver le système global. Cependant, c'est à peu près le seul cas avec l'erreur humaine avérée, voire conjuguée, qui permette d'annuler toute une série de transactions sur plusieurs heures d'affilée, comme le 6 mai dernier. D'ailleurs, le jour même et le jour suivant d'autres bourses américaines ont invoqué des problèmes techniques pour suspendre la cotation. En ce sens, le "glitch" règne sur les programmes informatiques un peu à la manière d'un "Deus ex machina", au sens le plus étonnamment littéral et presque olympien de ces termes.

lundi 3 mai 2010

Louis VI le Gros (1081-1137), petit-fils d'Anne de Russie : premier "roi de la France" et souverain "communaliste"

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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Ce "colosse au teint blême" comme le décrivait son premier ministre et confident, l'abbé Suger (vers 1081-1151), fut un roi singulier et très inhabituel. On l'a surnommé "Louis VI le Gros" dès le début de son règne, alors qu'il était encore mince : cet apparent paradoxe vient du fait qu'en allemand "Gross" veut dire "grand". Et grand, il l'était assurément, lui qui dépassait ses hommes d'au moins une tête. Mais il est vrai qu'à la fin de sa vie, l'embonpoint le gagna, comme il avait gagné son père.
Il était le fils du roi capétien Philippe Ier (1052-1108) et de Berthe de Hollande (vers 1058-1093), mais également le petit-fils d'Henri Ier (1008-1060) et de la très belle Anne de Russie ou de Kiev (1024- vers 1089). Or pour l'anecdote, il faut signaler que cette dernière était elle-même la descendante de Philippe II de Macédoine (vers 380 - 336 av. J.-C.), le père d'Alexandre le Grand (356 - 323 av. J.-C.).
Il eût beaucoup de mal à pouvoir devenir roi, du fait de l'hostilité et des intrigues de sa belle-mère, Bertrade de Montfort (vers 1070- vers 1117). Mais finalement, il fut associé au trône par son père le 25 décembre 1100.
Après la mort de Philippe Ier, Louis VI le Gros (1081-1137) fut sacré à Orléans par l'archevêque de Sens (1108). Durant son règne personnel, il se battit presque constamment sur un double front : contre la couronne anglo-normande d'abord, mais également et surtout contre la féodalité petite ou grande de l'Ile de France et d'alentours.
Il usa avec grand succès d'un art consommé des coups de force et des escarmouches de type "commando". Roi intrépide, il adorait combattre et fut un redoutable chef de guerre, d'où son autre surnom de "Louis le Batailleur". L'abbé Suger, qui le connaissait depuis leur jeunesse commune à l'abbaye de Saint Denis, lui reprochait souvent de prendre des risques insensés pour sa personne et d'être trop fougueux. Il y avait cependant une grande amitié entre ces deux hommes, et Suger reconnaissait en Louis son bienfaiteur, compte tenu de son ascension vertigineuse, étonnante même pour des gens d'aujourd'hui, du fait de ses origines.
Egalement, dans une missive adressée au nouveau pape Calixte II (1119-1124), Louis se proclama lui-même en 1119, "roi de la France et non plus des Francs, et fils particulier de l'Eglise romaine", donnant du même coup naissance à la nation française.


Tout à la fois roi d'Epées et roi de Coeur, ses aventures amoureuses furent particulièrement nombreuses avant qu'il ne consente à se marier, sur l'insistance de Suger. D'un naturel doux, affable, séduisant et simple - c'est-à-dire pas compliqué -, Louis aimait la vie, et la vie le lui rendait bien.
En premières noces, il épousa Lucienne de Rochefort (1104), qui lui donna une fille, Isabelle. Et en deuxièmes noces (1115), huit ans après l'annulation de son premier mariage pour consanguinité (1107), il se maria avec Adélaïde de Savoie ou de Maurienne (vers 1100-1154), nièce du futur pape Calixte II : outre la vie calme et heureuse qu'il espérait, elle lui donna sept fils (Philippe, le futur Louis VII, Henri, Hugues, Robert Ier de Dreux, Pierre Ier de Courtenay, et un autre Philippe) et deux filles (Constance, et une autre enfant morte jeune inhumée à Saint Victor à Paris).

Après le règne de Philippe Ier où les féodaux faisaient plus ou moins ce qu'ils voulaient, il eût à lutter dès son avènement contre des personnes particulièrement sournoises, qui faisaient les goguenardes, en refusant son autorité royale : elles n'avaient pas bien pris conscience de là où cela les mènerait, ni que cela allait souvent se terminer très mal pour elles. Il s'inspira en partie des paroles du Christ selon l'Evangile de Saint Luc (XIX,27) que lui avait enseignées Suger : "Au reste, amenez ici mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, et tuez les en ma présence". Et en s'appuyant sur le peuple auquel il octroya des libertés à travers les chartes, il s'en fit son allié et devint très populaire.

La vieille proscription d'Hugues Capet concernant la Trêve de Dieu (pas de guerre privée ou autre, du mercredi soir au lundi matin, ni pendant l'Avent, à Noël, ni durant le Carême et la période de Pâques) avait été reprise. Et Louis avait également interdit que l'on s'en prenne au peuple en tout temps en commettant des exactions, qu'il s'agisse de bourgeois, de villageois, ou encore de paysans libres (les vilains) ou pas (les serfs). Quant aux récoltes, clef de la richesse médiévale, leur mise à sac était également sanctionnée lourdement.
Et l'appel au roi se développa considérablement sous son règne, et donc bien avant Saint Louis (1214-1270), en cristallisant pour les siècles à venir jusqu'à nos jours la fonction de l'appel.

Il entreprit un combat sans merci contre les "seigneurs brigands". Le premier fut Hugues de Puiset, dans la Beauce. Et ce dernier fut fait prisonnier en 1108, après que le roi ait fait incendier par trois fois son château, pour punir le seigneur "hors-la-loi". En 1110, il réussit à capturer un autre récalcitrant, le fameux Thomas de Marle, puis entreprit de faire systématiquement détruire toutes ses forteresses, en pacifiant finalement la région de Laon (1132). Mais le plus connu, fut Enguerrand de Coucy, qui perdit son comté dans le pays d'Amiens, après que la tour d'Amiens ait été rasée (1117).

Car ce roi très loyal, chose alors fort rare, et qui par ailleurs aimait tant rire, ne plaisantait guère sur ses prérogatives de souverain justicier, d'où son troisième surnom de "Louis le Justicier" . Et nombre d'entre les "seigneurs brigands" qui furent écorchés vifs et pendus haut et court, auraient certainement préféré ses oubliettes. Non, il n'était pas toujours commode ! Et les parjures qui perdirent leur langue, et ceux qui n'écoutaient rien et eurent les oreilles taillées en pointe, s'en souvinrent toute leur vie. Beaucoup imploraient justement les oubliettes pour un temps, chose qu'il accordait parfois avec mansuétude, s'il se faisait quelque place ! Pas tous en même temps, aurait-il pu dire !

Parallèlement, il dut affronter la puissante famille des Rochefort-Monthléry. Dès 1108, il prit la Ferté-Alais, et l'année suivante, ce furent Arpajon et Monthléry qui tombèrent à leur tour : le résultat en fut de rendre la rive gauche de la Seine praticable sans que les gens se fassent attaquer par des brigands à la solde du comte.
L'affrontement avec Thibaud IV de Blois allait quant à lui également durer des années. Ce dernier n'avait pas hésité à le trahir au profit des Anglais. Louis fit détruire Château-Renard en Gatinais, possession qui dépendait justement du comte de Blois, en 1124. En 1135, enfin, il fit incendier la forteresse de Saint Brisson sur la Loire, en permettant de rétablir le libre commerce fluvial. Il avait rendu sûres les routes de Paris à Orléans, en passant par celles d'Etampes et de Melun, tout en réussissant à faire revenir Thibaud à de meilleurs sentiments à son égard. Et ce n'était pas un mince exploit !

Louis VI le Gros a profondément ancré dans l'esprit des gens l'idée alors nouvelle de "communalisme", qui fut d'ailleurs à l'origine des chartes accordées aux communes, comme Paris, qu'il consacre comme capitale du royaume de France : n'oublions pas qu'il vivait dans son palais de l'Ile de la Cité ! Pour lui, ce mouvement "communaliste" dont il est le véritable promoteur, s'appuie sur le développement des communes certes, mais surtout s'oppose "frontalement et radicalement" aux droits des seigneurs sur leurs terres, leurs villes, leurs villages et leurs paysans - qu'ils soient libres comme les vilains ou non-libres à l'instar des serfs. Car ces derniers ont également des droits en tant que cultivateurs, et leur sécurité ainsi que leur bon traitement doivent être assurés, sinon tant pis pour les "mauvais" seigneurs !

De fait, le roi les rend personnellement responsables sur leur tête, titres et possessions, puisque c'est la seule chose qu'ils peuvent comprendre. Et leur futur va d'ailleurs souvent se confondre avec "le passé antérieur", quand ils n'étaient rien. Il va secouer ces féodaux qui aiment tant secouer les autres sans ménagement comme des ballots de blé. Et c'est lui qui fait la moisson, en usant de la grande faucheuse (qui lui rappelait les Scythes des plaines russes, dont parlait souvent Anne, sa grand-mère).
En effet, dans sa préoccupation du sort des serfs particulièrement, beaucoup ont tendance à oublier, outre l'influence de Suger, fils de serf, que lui-même était en partie d'origine slave, mot qui dérive également du latin "servus". Et comme nous l'avons montré dans un récent article intitulé "Samo de Sens, premier empereur des Slaves : la deuxième vie éclatante de Samoslav, grâce aux Avars et à Dagobert", ces derniers n'avaient dû qu'à une extraordinaire synchronicité leur libération du joug des Avars.

Certains pourraient ainsi voir en Louis VI une roi raide, ou même le qualifier de roi "red" (c'est-à-dire rouge en anglais). Car il donna au peuple le pouvoir de se plaindre directement auprès de lui, et de faire appel des décisions de basse justice des seigneurs locaux : il était le juge suprême et entendait bien, faire régner sa haute justice. En ce sens, il faisait ce que lui dictait les devoirs de sa charge de souverain de la France, "fille aînée de l'Eglise".
Promoteur de l'art gothique alors naissant, l'abbé Suger nous a laissé un témoignage qui reste une référence obligée sur le règne de Louis VI le Gros ("La vie de Louis VI le Gros"). Curieusement, ce roi a inspiré très peu d'historiens, semble-t-il.
Que reste-t-il aujourd'hui de ce roi popularisé par le Film d'Alain Terzian de 1993, "Les Visiteurs" ?
En réalité rien, dans l'esprit des gens qui ne connaissent guère son règne, mais beaucoup si on considère ce qu'il nous a légué en termes de nation française ou de justice pour tous.