lundi 3 mai 2010

Louis VI le Gros (1081-1137), petit-fils d'Anne de Russie : premier "roi de la France" et souverain "communaliste"

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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Ce "colosse au teint blême" comme le décrivait son premier ministre et confident, l'abbé Suger (vers 1081-1151), fut un roi singulier et très inhabituel. On l'a surnommé "Louis VI le Gros" dès le début de son règne, alors qu'il était encore mince : cet apparent paradoxe vient du fait qu'en allemand "Gross" veut dire "grand". Et grand, il l'était assurément, lui qui dépassait ses hommes d'au moins une tête. Mais il est vrai qu'à la fin de sa vie, l'embonpoint le gagna, comme il avait gagné son père.
Il était le fils du roi capétien Philippe Ier (1052-1108) et de Berthe de Hollande (vers 1058-1093), mais également le petit-fils d'Henri Ier (1008-1060) et de la très belle Anne de Russie ou de Kiev (1024- vers 1089). Or pour l'anecdote, il faut signaler que cette dernière était elle-même la descendante de Philippe II de Macédoine (vers 380 - 336 av. J.-C.), le père d'Alexandre le Grand (356 - 323 av. J.-C.).
Il eût beaucoup de mal à pouvoir devenir roi, du fait de l'hostilité et des intrigues de sa belle-mère, Bertrade de Montfort (vers 1070- vers 1117). Mais finalement, il fut associé au trône par son père le 25 décembre 1100.
Après la mort de Philippe Ier, Louis VI le Gros (1081-1137) fut sacré à Orléans par l'archevêque de Sens (1108). Durant son règne personnel, il se battit presque constamment sur un double front : contre la couronne anglo-normande d'abord, mais également et surtout contre la féodalité petite ou grande de l'Ile de France et d'alentours.
Il usa avec grand succès d'un art consommé des coups de force et des escarmouches de type "commando". Roi intrépide, il adorait combattre et fut un redoutable chef de guerre, d'où son autre surnom de "Louis le Batailleur". L'abbé Suger, qui le connaissait depuis leur jeunesse commune à l'abbaye de Saint Denis, lui reprochait souvent de prendre des risques insensés pour sa personne et d'être trop fougueux. Il y avait cependant une grande amitié entre ces deux hommes, et Suger reconnaissait en Louis son bienfaiteur, compte tenu de son ascension vertigineuse, étonnante même pour des gens d'aujourd'hui, du fait de ses origines.
Egalement, dans une missive adressée au nouveau pape Calixte II (1119-1124), Louis se proclama lui-même en 1119, "roi de la France et non plus des Francs, et fils particulier de l'Eglise romaine", donnant du même coup naissance à la nation française.


Tout à la fois roi d'Epées et roi de Coeur, ses aventures amoureuses furent particulièrement nombreuses avant qu'il ne consente à se marier, sur l'insistance de Suger. D'un naturel doux, affable, séduisant et simple - c'est-à-dire pas compliqué -, Louis aimait la vie, et la vie le lui rendait bien.
En premières noces, il épousa Lucienne de Rochefort (1104), qui lui donna une fille, Isabelle. Et en deuxièmes noces (1115), huit ans après l'annulation de son premier mariage pour consanguinité (1107), il se maria avec Adélaïde de Savoie ou de Maurienne (vers 1100-1154), nièce du futur pape Calixte II : outre la vie calme et heureuse qu'il espérait, elle lui donna sept fils (Philippe, le futur Louis VII, Henri, Hugues, Robert Ier de Dreux, Pierre Ier de Courtenay, et un autre Philippe) et deux filles (Constance, et une autre enfant morte jeune inhumée à Saint Victor à Paris).

Après le règne de Philippe Ier où les féodaux faisaient plus ou moins ce qu'ils voulaient, il eût à lutter dès son avènement contre des personnes particulièrement sournoises, qui faisaient les goguenardes, en refusant son autorité royale : elles n'avaient pas bien pris conscience de là où cela les mènerait, ni que cela allait souvent se terminer très mal pour elles. Il s'inspira en partie des paroles du Christ selon l'Evangile de Saint Luc (XIX,27) que lui avait enseignées Suger : "Au reste, amenez ici mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, et tuez les en ma présence". Et en s'appuyant sur le peuple auquel il octroya des libertés à travers les chartes, il s'en fit son allié et devint très populaire.

La vieille proscription d'Hugues Capet concernant la Trêve de Dieu (pas de guerre privée ou autre, du mercredi soir au lundi matin, ni pendant l'Avent, à Noël, ni durant le Carême et la période de Pâques) avait été reprise. Et Louis avait également interdit que l'on s'en prenne au peuple en tout temps en commettant des exactions, qu'il s'agisse de bourgeois, de villageois, ou encore de paysans libres (les vilains) ou pas (les serfs). Quant aux récoltes, clef de la richesse médiévale, leur mise à sac était également sanctionnée lourdement.
Et l'appel au roi se développa considérablement sous son règne, et donc bien avant Saint Louis (1214-1270), en cristallisant pour les siècles à venir jusqu'à nos jours la fonction de l'appel.

Il entreprit un combat sans merci contre les "seigneurs brigands". Le premier fut Hugues de Puiset, dans la Beauce. Et ce dernier fut fait prisonnier en 1108, après que le roi ait fait incendier par trois fois son château, pour punir le seigneur "hors-la-loi". En 1110, il réussit à capturer un autre récalcitrant, le fameux Thomas de Marle, puis entreprit de faire systématiquement détruire toutes ses forteresses, en pacifiant finalement la région de Laon (1132). Mais le plus connu, fut Enguerrand de Coucy, qui perdit son comté dans le pays d'Amiens, après que la tour d'Amiens ait été rasée (1117).

Car ce roi très loyal, chose alors fort rare, et qui par ailleurs aimait tant rire, ne plaisantait guère sur ses prérogatives de souverain justicier, d'où son troisième surnom de "Louis le Justicier" . Et nombre d'entre les "seigneurs brigands" qui furent écorchés vifs et pendus haut et court, auraient certainement préféré ses oubliettes. Non, il n'était pas toujours commode ! Et les parjures qui perdirent leur langue, et ceux qui n'écoutaient rien et eurent les oreilles taillées en pointe, s'en souvinrent toute leur vie. Beaucoup imploraient justement les oubliettes pour un temps, chose qu'il accordait parfois avec mansuétude, s'il se faisait quelque place ! Pas tous en même temps, aurait-il pu dire !

Parallèlement, il dut affronter la puissante famille des Rochefort-Monthléry. Dès 1108, il prit la Ferté-Alais, et l'année suivante, ce furent Arpajon et Monthléry qui tombèrent à leur tour : le résultat en fut de rendre la rive gauche de la Seine praticable sans que les gens se fassent attaquer par des brigands à la solde du comte.
L'affrontement avec Thibaud IV de Blois allait quant à lui également durer des années. Ce dernier n'avait pas hésité à le trahir au profit des Anglais. Louis fit détruire Château-Renard en Gatinais, possession qui dépendait justement du comte de Blois, en 1124. En 1135, enfin, il fit incendier la forteresse de Saint Brisson sur la Loire, en permettant de rétablir le libre commerce fluvial. Il avait rendu sûres les routes de Paris à Orléans, en passant par celles d'Etampes et de Melun, tout en réussissant à faire revenir Thibaud à de meilleurs sentiments à son égard. Et ce n'était pas un mince exploit !

Louis VI le Gros a profondément ancré dans l'esprit des gens l'idée alors nouvelle de "communalisme", qui fut d'ailleurs à l'origine des chartes accordées aux communes, comme Paris, qu'il consacre comme capitale du royaume de France : n'oublions pas qu'il vivait dans son palais de l'Ile de la Cité ! Pour lui, ce mouvement "communaliste" dont il est le véritable promoteur, s'appuie sur le développement des communes certes, mais surtout s'oppose "frontalement et radicalement" aux droits des seigneurs sur leurs terres, leurs villes, leurs villages et leurs paysans - qu'ils soient libres comme les vilains ou non-libres à l'instar des serfs. Car ces derniers ont également des droits en tant que cultivateurs, et leur sécurité ainsi que leur bon traitement doivent être assurés, sinon tant pis pour les "mauvais" seigneurs !

De fait, le roi les rend personnellement responsables sur leur tête, titres et possessions, puisque c'est la seule chose qu'ils peuvent comprendre. Et leur futur va d'ailleurs souvent se confondre avec "le passé antérieur", quand ils n'étaient rien. Il va secouer ces féodaux qui aiment tant secouer les autres sans ménagement comme des ballots de blé. Et c'est lui qui fait la moisson, en usant de la grande faucheuse (qui lui rappelait les Scythes des plaines russes, dont parlait souvent Anne, sa grand-mère).
En effet, dans sa préoccupation du sort des serfs particulièrement, beaucoup ont tendance à oublier, outre l'influence de Suger, fils de serf, que lui-même était en partie d'origine slave, mot qui dérive également du latin "servus". Et comme nous l'avons montré dans un récent article intitulé "Samo de Sens, premier empereur des Slaves : la deuxième vie éclatante de Samoslav, grâce aux Avars et à Dagobert", ces derniers n'avaient dû qu'à une extraordinaire synchronicité leur libération du joug des Avars.

Certains pourraient ainsi voir en Louis VI une roi raide, ou même le qualifier de roi "red" (c'est-à-dire rouge en anglais). Car il donna au peuple le pouvoir de se plaindre directement auprès de lui, et de faire appel des décisions de basse justice des seigneurs locaux : il était le juge suprême et entendait bien, faire régner sa haute justice. En ce sens, il faisait ce que lui dictait les devoirs de sa charge de souverain de la France, "fille aînée de l'Eglise".
Promoteur de l'art gothique alors naissant, l'abbé Suger nous a laissé un témoignage qui reste une référence obligée sur le règne de Louis VI le Gros ("La vie de Louis VI le Gros"). Curieusement, ce roi a inspiré très peu d'historiens, semble-t-il.
Que reste-t-il aujourd'hui de ce roi popularisé par le Film d'Alain Terzian de 1993, "Les Visiteurs" ?
En réalité rien, dans l'esprit des gens qui ne connaissent guère son règne, mais beaucoup si on considère ce qu'il nous a légué en termes de nation française ou de justice pour tous.

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