lundi 26 avril 2010

Fourberie-sur-Seine III : essai humoristique sur le "culte de la sémantique hybride", le jeu du chaos, et les effets de mode

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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A Fourberie-sur Seine, la sémantique est souvent une clé cachée des conflits, ou au contraire un moyen de les apaiser, ou encore mieux de les éviter. Car on adore jouer avec les mots comme Arlequin et Colombine, et passer une partie de ses journées en "pantalonnades". Il y a l'art troublant de faire de l'inconsistant avec du consistant...ou le contraire, ce qui peut s'assimiler à du déconstructivisme "réassemblé". Plus prosaïquement, il y a aussi une manière de se moquer du monde, en lui faisant perdre son temps dans de faux dialogues ou des discussions oiseuses et artificielles. Mais les palabres sont aussi un moyen de mettre entre les gens du "liant", c'est-à-dire ce qui leur manque le plus dans une société deshumanisée. Et à cet égard, il y a quand même un aspect positif.

C'est pourquoi, nous parlons de "culte de la sémantique hybride". Car là les mots ont une fonction double, lorsqu'ils ne visent pas seulement à se faire comprendre, ni forcément à comprendre quoi que ce soit : ils deviennent des expressions "trompe l'oeil" ressortant de l'habitude et destinées à tromper le temps ou son ennui. On parle souvent à tort et à travers pour ne rien dire, et sombrer dans un existentialisme sans fond, qui emprunte des accents de "spleen baudelairien". On est alors dans "la posture" la plus totale. Et on a tendance à sacrifier à une sorte de "rite" propitiatoire. Mais peut-être s'agit-il aussi d'une tentative désespérée et angoissante d'échapper à une loi de Zipf trop structurante et si limitante en matière sémantique, du fait de l'utilisation récurrente d'un certain nombre de mots (cf. notre article du 7 avril dernier : "Quand l'araignée tisse sa toile : entre loi de Zipf, monde des rôles et observation animale") ?

De fait, la sémantique ressort de la psycho-linguistique, car son champ est celui des "signifiants", et donc du "sens", mais aussi de la façon dont les mots sont perçus, avec leur variance d'interprétation et leur valeur. Le contenu des mots s'exprime à travers des "marqueurs" du langage, et de l'écho qu'ils produisent - au sens littéral - sur le cerveau des individus (qu'il s'agisse du cerveau limbique ou du cerveau reptilien). En ce sens, le mot ou même le simple phonème peut tout à fait stimuler les neuro-transmetteurs de tout un groupe. On sème de la pensée, comme d'autres sèment le blé, pour en faire la moisson. Et le plus amusant, c'est qu'en philologie un "sème" correspond d'ailleurs à la plus petite unité de sens.

La sémantique joue donc un rôle fondamental dans nos vies mêmes si nous n'en avons nulle conscience. Elle est le résultat d'une opération de conceptualisation "extériorisée et exprimée" par la parole ou par l'écrit.
Ainsi, elle a souvent un effet déclencheur puissant sur le psychisme humain. Dans cette conception, le mot possède une "charge" en soi, qui peut être positive ou négative, voire neutre dans les situations hybrides précitées. On est alors dans un "nihilisme" permettant furtivement de mettre en valeur toute une vie, une vie fort "significative" pour le coup. Là encore, le ressenti de l'individu, même contrasté, sera globalement plutôt positif.

Le "culte de la sémantique hybride" devient alors un jeu, le jeu du chaos orchestré. Car il paraît aux gens tellement plus chouette et amusant que rien ne fonctionne correctement, et donc linéairement. Chacun se donne la main ou se passe le mot pour être fiable in fine en un looping inattendu mais bienvenu, dans une ambiance de grand désordre. Dans toute cette orchestration absconse (dissimulée et détournée) et abstruse (communément confuse), beaucoup ont l'impression de revivre leur enfance : les plaisirs du lego qu'on assomme rageusement à grands coups de paume "quand ça ne veut pas rentrer", ou la poupée que l'on coiffe - ou décoiffe - avec de grands gestes saccadés et bien appuyés, en ramassant les quelques cheveux qui tombent.

Même le mode normal de comportement qui en découle est complètement hybride : il combine étonnamment l'art de lambiner... au rite de l'urgence effrenée et soudaine qui compense un retard de façon fulgurante, dans un savant et détonnant cocktail. Et il est souvent plus utile de cultiver un certain détachement pour être bien servi, et obtenir une chose rubis sur l'ongle. Car pour bien vivre à Fourberie-sur-Seine, aucun diplôme minimal n'est réellement nécessaire, mais une usage habile de la sémantique est absolument requis.

On aime beaucoup ce qui est tendance. Plus c'est snob et dépourvu de sens, mieux c'est. Un peintre qui utilise son pinceau dégoulinant non pas sur un contrevent mais "contre le vent", par exemple, peut furieusement attirer. Faire de la broderie miniature sur boite d'allumettes défraîchie, dans un subtil détournement de l'objet, ça c'est pop ! S'habiller en sac de patates - car au fond c'est de la toile de jute - peut être du dernier cri de la mode. Egalement masser de la pâte à modeler sans rien modeler, voilà le summum d'une créativité ressortant de " l'art de la vacuité" ! Est-ce "new wave hard" ou purement "conceptuel" ? Le débat ne sera jamais tranché.

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