vendredi 12 mars 2010

Quelle capitale pour la Grande Russie du XXIème siècle : Moscou ou Saint Pétersbourg ?

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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La question de la capitale de la Russie semble anecdotique, et pourtant elle symbolise à elle-seule tout le dilemme russe à propos de Moscou ou de Saint Pétersbourg : se développer par soi-même en se recentrant sur son traditionnel rôle eurasiatique, pour la première, ou au contraire utiliser sa fenêtre sur l'Europe, créée par le Tsar Pierre le Grand (1672-1725), en une zone du Golfe de Finlande conquise sur la Suède, pour s'ouvrir davantage à l'Union Européenne et à l'Occident tout entier, pour la seconde ?

On voit à quel point la géographie et la géopolitique vont déterminer l'avenir de ce grand pays. La Russie s'engage-t-elle dans une conception géographique volontariste pour s'intégrer à un monde plus ouvert, y compris pour ce qui est de la géographie humaine, ou au contraire demeure-t-elle soumise au déterminisme géopolitique d"un "Hartland" à la Mackinder ?

Le choix n'est pas neutre du fait des tensions inévitables qu'il suppose, mais surtout du véritable sursaut russe dont il est porteur, avec la question renouvelée de la Renaissance étonnante de la Grande Russie au XXIème siècle, en une période où l'on commençait à compter un peu trop vite sans elle, et sans l'invisible puissance qui gouverne les grands destins. Car la structure du monde nouveau n'est pas encore totalement fixée, même si elle ne s'accommodera plus des mesquins et des mesquines à la destinée "frontale".



Moscou, que traverse la Moskova, est la plus grande agglomération d'Europe : elle représente à elle-seule 25% du PIB de toute la Russie, et 10,4% de la population (14,74 millions d'habitants). C'est une réalité économique incontournable qui va s'accentuer avec le développement de "Moskva City", son nouveau centre d'affaires ultra-moderne surnommé "le Manhattan de Moscou" à cause de ses quinze gratte-ciel. La tour de Russie de Norman Foster doit dès cette année être le plus haut immeuble de toute l'Europe (600 m).

Moscou est d'ailleurs devenue la ville la plus chère au monde en 2006, du fait de l'envolée des prix de l'immobilier. Une grande partie de ses appartements restent encore "assignés" en fonction de la taille des familles, comme à l'époque soviétique, c'est-à-dire que les gens n'y sont ni propriétaires ni locataires, et ne paient que les taxes sur les fluides. Mais depuis 1990, une autre partie a été rachetée pour une somme souvent symbolique initialement, grâce à la possibilité de "privatisation" offerte aux familles - auparavant seules les datchas étaient propriétés privées . Enfin, une dernière partie de ces immeubles rachetés est louée, pour des montants qui ne cessent de grimper. Et ce système concerne peu ou prou toute la Russie.

Mais on ne peut pas parler de Moscou sans évoquer la Place Rouge, et bien sûr le Kremlin (gigantesque "citadelle de la ville" et ville dans la ville), construit au XIVème siècle pour se protéger des attaques des célèbres Tatars : avec son imposante forme triangulaire et ses immenses murs rouges abritant l'église de l'Annonciation, la Cathédrale de l'Assomption et des palais, il domine le fleuve Moskova dont la capitale tire son nom. L'histoire fait pour la première fois mention de Moscou ("Moskov") en 1147, à l'occasion de la fameuse rencontre des Princes Iouri Dolgorouki et Sviatoslav Olgovitch de Novgorod-Severski.



Saint Pétersbourg quant à elle est située à l'embouchure de la Néva, et peuplée de 4,7 millions d'habitants pour une superficie plus grande que celle de Moscou, 1439 km2 contre 1081 (rappelons que Paris intra muros ne fait que 105 km2). C'est essentiellement une capitale culturelle et touristique, au rôle industriel et scientifique majeur, bien que Moscou dispose également d'attraits semblables.

Saint Pétersbourg rappelle profondément l'apogée des Tsars, puisqu'ils y régnèrent sur la Russie ou plutôt sur "toutes les Russies" de 1712 à 1728 et de 1730 à 1917, soit de Pierre le Grand au malheureux Nicolas II (1868-1918), qui était également roi de Pologne et grand-duc de Finlande.

Un spécialiste de l'histoire économique de Harvard d'origine russe, Alexander Gershenkron, qui émigra aux Etats-Unis en 1939, a pu considérer ainsi dans un ouvrage surprenant intitulé "Europe in the russian mirror : four lectures in economic history" * (publié en 1970 et réédité en 2008), que sans la révolution russe, l'industrialisation poussée de la Russie sous Nicolas II aurait hissé son pays d'origine devant les USA. La disparition tragique du régime tsariste et de Nicolas II avec quasiment toute sa famille a donc changé brutalement le cours de l'histoire mondiale.

Saint Pétersbourg est dénommée la "capitale du nord" par les Russes. Et les Européens qu'elle fascine toujours l'appellent la "Venise du Nord", du fait de ses nombreuses îles reliées entre elles par des ponts et d'immenses canaux, et également du fait de la beauté majestueuse de ses palais. Elle fut renommée successivement Petrograd en 1914 pour faire moins allemande durant la 1ère Guerre Mondiale, Léningrad en 1924, et à nouveau Saint Pétersbourg en 1991.



La façon dont les Russes perçoivent les deux capitales rivales dont une seule, Moscou, a officiellement ce statut depuis le 12 mars 1918, est très indicative : l'élitisme intellectuel et le "snobisme" de la ville fondée par Pierre le Grand, notables dans l'intonation même de ses habitants s'opposerait au caractère plus profond, plus traditionnel et moins cosmopolite de la capitale moscovite, qui est pourtant le siège de nombreuses sociétés étrangères. D'ailleurs, ce que l'une fait, l'autre a tendance à l'imiter par mimétisme rival.

L'une serait la marque d'une Russie à la traîne de l'Europe, Saint Pétersbourg, et l'autre, Moscou, d'un pays plus centré sur lui-même, plus enraciné dans les conceptions russes, et par conséquent plus indépendant vis-à-vis du reste du monde.

La clef du problème ne serait-elle pas dans une modulation de ces conceptions définitives un peu trop tranchées vues de France ? Car pour un français, Saint Pétersbourg aussi bien que Moscou symbolisent la puissance et le rayonnement de la Grande Russie, du passé impérial ou soviétique certes, mais surtout de ce début de XXIème siècle.

Que l'on pense aux ballets du Kirov ou du Bolchoï, les deux théâtres jouissent de la même aura de prestige artistique !





La Russie est un acteur majeur des relations internationales, pas seulement sur un plan politique (avec son droit de veto à l'ONU), militaire ou spatial, mais également dans le domaine économique. Son futur dépend de ce nouvel essor, qui seul assurera à sa population un bon niveau de vie.

Le point fort de l'économie russe est également parfois son point faible : l'importance de ses immenses ressources énergétiques (gaz naturel et pétrole notamment, dont elle est respectivement 1er et 2ème producteur mondial) est primordiale, d'où les désagréments inattendus causés par les "effets de ciseaux" sur leurs prix découplés en 2009, qui résultaient des énormes stocks de gaz naturel constitués par les USA.

Si la Russie ne faisait que se recentrer sur elle-même, elle ne mettrait pas en valeur la chance unique qui est désormais la sienne de devenir également une grande puissance transformatrice et exportatrice, à l'instar de l'Allemagne et du Japon - qui lui au contraire a peu de ressources naturelles et doit presque tout importer.

Les exemples allemand et nippon ne sont pas choisis au hasard, mais en tenant compte de leur importance dans l'industrie automobile en particulier. En clair, malgré l'échec décevant de l'automne 2009 du rachat d'Opel (USA et Allemagne) par la Sberbank russe et l'équimentier canadien Magna, fruit du choix modifié d'un General Motors entre temps renfloué, la Russie pourrait, comme le fait la Chine, acheter une autre grande marque automobile.

Rappelons que c'est justement le constat officieux de l'ascension de ces trois pays, Japon, Allemagne et Chine, qui ont successivement doublé économiquement l'URSS, qui fut à l'origine de l'ascension au pouvoir le 11 mars 1985 de Mikhaïl Gorbatchev (né à Privolnoïe, près de Stavropol ) : il mit en oeuvre la politique de Perestroïka" (reconstruction, restructuration) et de "Glasnost" (transparence) pour tenter de sauver l'URSS, mais dût démissionner le 25 décembre 1991, face au triomphe de Boris Eltsine (né en à Boutka en 1931, près de Sverdlovsk, et décédé en 2007) .




Le grand choc du 15 septembre 2008 a peut-être finalement aiguillonné la Russie. Elle a tenu bon face à cette adversité. Certes, son PIB s'est contracté de l'ordre de 8,9 % en 2009, mais son économie est en train de repartir de plus belle. Et elle a retrouvé les chemins de sa croissance et de son ascension un moment stoppées.
La bourse de Moscou qui avait chuté de 70% en septembre 2008 au coeur de cette très grave crise financière mondiale - il avait même fallu la fermer quelques jours par mesure de sécurité - a repris des couleurs : elle a rebondi de 160% actuellement.

Et la Russie peut poursuivre ses efforts pour devenir une puissance économique européenne et mondiale ultra-moderne. Ainsi elle pourra savourer la joie du chemin accompli, des résultats positifs obtenus et de bénéfices engrangés à la manière russe, c'est-à-dire sans parcimonie et avec panache.

Malgré la disparition de l'URSS le 25 décembre 1991, la Russie n'a pas perdu son statut de superpuissance : avec le temps, elle l'a au contraire regagné. En outre, grâce à la CEI (Communauté des Etats Indépendants, créée opportunément le 8 décembre 1991 par le traité de Minsk) et à l'OCS (Organisation de Coopération de Shangaï, instaurée les 14 et 15 juin 2001), elle a maintenu son poids historique hérité des Tsars et de l'Union Soviétique sur environ 85% des territoires de l'ancienne URSS. Elle a ainsi pu profiter de sa "masse critique" au sens géopolitique du terme (les 17 075 400 km2 qui en font l'Etat le plus immense de la Terre).

Par ailleurs, ses relations avec l'Ukraine (berceau historique de la première capitale russe, Kiev) et les pays baltes, comme la Lituanie indépendante (1990), sont en train de se stabiliser beaucoup plus favorablement désormais. Rappelons que l'Ukraine a toujours le statut de participant à la CEI, même si elle n'a pas ratifié la charte fondatrice. Et soulignons que la nouvelle équipe dirigeant de Lituanie, membre de l'Union Européenne depuis 2004, fait des gestes d'ouverture à la Russie, qui accueille favorablement ce tout récent changement.

Un autre contentieux qui remonte à 1945, pourrait se régler par un compromis équitable avec le Japon - dans le cadre plus large de la mise en valeur des riches ressources du Kamtchatka, en énergie notamment : celui du sort futur des îles Kouriles. Mais il nécessite que le Japon ne se referme pas systématiquement à la négociation comme une huître, en jouant d'un attentisme "bloquant" définitivement défavorable, et qui pourrait lui faire rater une occasion unique à incidence économique assez forte.



Un autre défi majeur est celui de la démographie en chute libre : depuis la décennie 1990, la population russe, concentrée très majoritairement en Europe, diminue clairement. De 1989 à fin 2009, elle est passée de 147,8 à 141,7 millions d'habitants. Toutefois, il faut préciser que 25 millions de russes vivent dans les ex-républiques soviétiques. L'essentiel de la déperdition de population à l'intérieur de la Russie est dû à un taux de mortalité croissant (15 pour mille), et à un taux de natalité trop faible (9 pour mille).

Chez les hommes en âge de travailler l'espérance de vie se situe à 53,48 ans seulement, contre 61 ans pour les femmes. Notons cependant que Moscou est une exception, puisqu'elle a une démographie positive quant à elle. Mais globalement, la population de la Fédération de Russie pourrait tomber d'ici 2050 à 101,9 millions d'habitants (hypothèse haute), voire à 77,2 millions d'habitants (hypothèse basse). On prévoit par exemple que d'ici 2015, soit dans cinq ans seulement, le nombre des 15-24 ans aura diminué de moitié.

A titre de comparaison, la France, championne d'Europe de la fécondité, qui a maintenant 64 millions d'habitants, pourrait talonner la Russie démographiquement, et éventuellement la doubler avec une projection à 90 millions d'habitants en 2050 - sous réserve toutefois d'un présupposé de linéarité dans un univers mathématique stable, assez étanche, et dépourvu de hasard incident.

En l'an 2000, Vladimir Poutine (né à Léningrad en 1952), alors devenu président de la Fédération de Russie a estimé que la survie de la nation était menacée par le problème démographique. Et des mesures ont été prises pour essayer d'enrayer ce phénomène. Ainsi la Russie octroie-t-elle une prime à la naissance du 2ème enfant de 300 000 roubles (soit environ 7000 Euros). Mais il s'agit d'un effort national qui engage la durée pour faire remonter le taux de fécondité au-delà d'1,3, et au moins à 1,8.

Aussi bien, depuis le mois de janvier 2010, le Président Dmitri Medvedev (né à Léningrad en 1965) étudie-t-il pragmatiquement la triple proposition de Vladimir Jirinowski (né à Alma-Ata en 1946, Kazakhstan), le leader ultra-nationaliste : ce dernier suggère une autre prime, dès le 1er enfant celle-là de 100 000 roubles (environ 2350 Euros), l'aide aux familles sans enfants au nombre de 6 millions qui permettrait peut-être aux hommes dont la santé est altérée par la "pollution" d'avoir un enfant, et ...l'autorisation pour un homme d'avoir simultanément une deuxième épouse !

Une autre piste non envisagée pour l'instant par la Russie pour le maintien de sa puissance démographique, et de son expansion économique, pourrait tout simplement être le recours aux mariages mixtes, dans le cadre de l'immigration, qu'elle soit européenne ou asiatique, puisque la Russie est eurasiatique.
Mais là, on serait plus dans le cadre d'une politique "à la Alexandre le Grand" (356-323 av. J.-C.), qui serait peut-être plus difficilement acceptée, bien que la culture russe soit suffisamment forte pour jouer un effet assimilateur ou intégrateur.

Rappelons toutefois, qu'elle fut en partie pratiquée, mais surtout pour des raisons de développement économique par Catherine II (1729-1796), afin de mettre en valeur et d'exploiter les rives de la Volga, avec des immigrants allemands, car elle était elle-même d'origine allemande.
Pourtant, si une telle orientation officielle était prise, même expérimentalement, cela permettrait de faire baisser les tensions entre communautés et aux frontières de la Fédération, ainsi que de transformer la Russie en un "nouvel Eden" - et pas uniquement pour les milliardaires.

La Grande Russie du XXIème siècle aurait ainsi la fierté de devenir un paradigme inattendu pour le monde, un peu dans l'esprit de ce que rêvait Michel Romanov (1596-1645), le Tsar élu que les Russes sont allés chercher au monastère Ipatiev de Kostroma pour être couronné le 11 juillet 1613 à Moscou. Très influencé par la religion orthodoxe et s'intéressant assez peu aux affaires politiques, il considérait Moscou, comme la "Troisième Rome", et voulait donner toute son importance à la justesse et à la beauté du fond de l'âme (oumilénie).

Aujourd'hui la région économique de la Volga intègre aussi l'ancien Khanat musulman de la légendaire Kazan, conquis en 1552, et devenu l'actuel "Tatarstan" ou "pays des Tatars". Cette république de 68 000 km2 pour 3 779 000 habitants dont environ 53% de Tatars seulement, est très riche en pétrole (ses puits sont les plus productifs du second Bakou) : elle possède une très forte autonomie, a la particularité d'être à la fois membre de la Fédération de Russie et membre fondateur de la CEI, et a même des représentations plénipotentiaires à l'étranger - à Paris, notamment.




Quand j'étais enfant, mon premier contact avec la culture russe, s'établit à travers une pièce de Dostoïevsky (né à Moscou en 1821- mort à Saint Pétersbourg en 1881) : des artistes étaient venus interpréter "les frère Karamazov" dans l'humble village poitevin où j'allais à l'école primaire, près de Neuville-de-Poitou (aux abords de laquelle a depuis été édifié le "Futuroscope"). Tout le monde était si joyeux de voir les costumes traditionnels, et également la beauté des femmes russes qui accompagnaient la petite troupe.

A la même époque, j'avais été passer mes vacances dans mon Aquitaine natale, et à la fin d'un repas ma marraine, France, qui savait que j'étais gourmand, me donna le choix entre un éclair et une religieuse, toutes deux au chocolat. Or j'aimais les deux gateaux de façon égale, et le choix était cornélien. Je n'ai pas hésité très longtemps : guidé par ma gourmandise et ma candeur enfantine, j'ai spontanément demandé à France si je ne pouvais pas avoir les deux ? Interloquée et amusée par ma réponse inattendue et fort subtile à ce si petit âge - j'avais quand même plus de 7 ans -, elle me donna de bon coeur l'éclair et la religieuse au chocolat.

Alors, Moscou ou Saint Pétersbourg, comme capitale de la Grande Russie du XXIème siècle ? En fait, d'une certaine manière, les deux ! Rien n'empêche à la Russie de s'ouvrir davantage au monde pour son plus grand bénéfice et son expansion économique, tout en renforçant et en mettant en valeur le coeur de sa puissance géopolitique eurasienne. Les deux options ne sont pas réellement opposées : elles sont mêmes fort compatibles si on les fusionne.

L'illustre Pythagore (vers 580 - 497 ou 494 av. J.-C.) si admiré en Russie, considérait le chiffre 2 comme l'expression de la force vitale et magnétique qui anime un organisme quel qu'il soit. Et il croyait, comme Jésus après lui, en la puissance du Verbe créateur (le "Logos", en grec).



* "L'Europe dans le miroir russe : quatre cours d'histoire économique".

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