jeudi 15 avril 2010

La passion argentine : entre troisième voie et "drôles de dames" pour un échiquier mondial chamboulé

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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L'Argentine est le pays le plus européen des deux Amériques, puisque 98% de la population en tire son origine (Espagne, Italie, France et Allemagne essentiellement), pour 2% d'Indiens. Elle compte environ 41 millions d'habitants, pour une impressionnante superficie de 2 766 890 km2, et elle pourrait à l'avenir jouer un rôle plus important, via le G20.
L'indépendance de ce pays fut proclamée le 25 mai 1810, lors de la Révolution de mai et définitivement acquise le 9 juillet 1816. On considère que son fondateur est le Général José de San Martin (1778-1850), le grand stratège de la cordillère des Andes face aux troupes espagnoles.

L'Argentine a incarné depuis sa découverte par Juan de Solis et son exploration (1516-1542), la richesse : c'est symboliquement le pays de l'argent qui coule à flots même dans son propre nom, et celui des multiples devenirs possibles, à l'instar des Etats-Unis. Le Rio de la Plata (littéralement "le fleuve d'argent") rappelle que les espagnols furent émerveillés par les richesses minérales qu'il charriait. Car l'Argentine a fréquemment été à l'origine de soudaines fortunes. C'est semble-t-il son destin !


Le film musical américain d'Alan Parker, "Evita" (1996) interprété et chanté par Madonna et Antonio Banderas, a considérablement popularisé les personnages déjà mythiques d'Eva Duarte Peron (1919-1952) et de son mari, le colonel Juan Domingo Peron (1895-1974). Ils y apparaissent comme l'expression de la passion de l'âme argentine. "Evita" ainsi qu'on l'a surnommée était la madonne des "descamisados" (les sans chemises), et apporta à son mari le soutien populaire des ouvriers.

Juan Peron fut le fondateur du justicialisme, une troisième voie entre le marxisme et le capitalisme, marquée par un non-alignement assez anti-américain, sur un fond de justice sociale, à expression souvent qualifiée de "populiste". Assez controversé en Occident, et notamment en France, pour ses liens politiques avec les régimes forts, il hissa pour un temps son pays au rang de grande puissance économique devant la France en 1950. Il fut président de la république à deux reprises : de 1946 à 1955, puis après son retour d'exil en Espagne, de 1973 à sa mort le 1er juillet 1974.

Sa troisième femme, Isabela (née en 1931) lui succéda alors, mais fut renversée en 1976 par le coup d'Etat du Général Jorge Rafael Videla (né en 1925). Et un régime militaire à triste mémoire, soutenu par les USA, fut instauré jusqu'au retour de la démocratie après le 10 décembre 1983, et la chute de son successeur depuis 1981 à la tête de la junte militaire, le général Roberto Eduardo Viola (1924-1994). Et l'actuelle présidente depuis le 11 décembre 2007, Cristina Fernandez de Kirchner (née en 1953), est elle-même une péroniste de centre-gauche comme son prédécesseur et mari, Nestor Kirchner (né en 1950).

C'est le pays des "drôles de dames", car les femmes y tiennent une place tout à fait déterminante, en déclinant leurs multiples attributs avec toute la palette de leurs atouts (et atours). Qu'elle soit soeur, fille, amie, épouse, maman, reine de beauté ou dirigeante politique, la femme argentine représente un modèle pour ses consoeurs du monde entier. Car son extraordinaire particularité réside dans sa capacité à cumuler tous les rôles, sans qu'ils s'opposent vraiment comme en Europe ou aux USA par exemple.

Souvent ultra-féminine et non masculine, elle incarne pourtant l'efficacité dans un monde qui côtoie la rudesse des gauchos, ou l'élan sauvage d'un tango sur une musique de Carlos Gardel. Le tango est en effet une figuration de la conquête de la femme par l'homme qui l'aime, d'où cette lutte au corps à corps admirablement stylisée, de la femme qui se refuse à lui pour finalement s'y abandonner totalement, le corps renversé, et dans une étreinte torride.

La femme argentine attend d'un homme qu'il ait de la consistance, elle n'aime pas les "gélatineux". Qu'il soit macho ou pas, là n'est pas vraiment la question ! Elle se recentre sur l'essentiel, pas sur l'accessoire, car au fond d'elle-même elle croit en l'éternel masculin, de même que l'homme croit en l'éternel féminin. Ainsi on évite d'être trop déçu (e) ou trompé (e), puisqu'on sait à l'avance à quoi on s'engage. De fait, l'Argentine n'est pas un pays de faux-semblants. On y aime les gens vrais et entiers.

Quelque chose en cette "drôle de dame", fait songer à Aphrodite (la déesse grecque de la beauté, dénommée Vénus chez les Romains), qui dans les versions les plus anciennes est elle-même une déesse combattante. N'oublions pas la guerre de Troie, au cours de laquelle elle fut même blessée (XIIIème siècle av. J.-C.). Car elle peut être audacieuse à l'image du top model Evangélina Carroyo (née en 1981 à la frontière argentino-uruguayenne).
Celle-ci apparut soudainement dans toute sa beauté en bikini, à l'imitation furtive de la Vénus de Botticelli, le 12 mai 2006 à Vienne, en brandissant une banderole de Greenpeace au-dessus de sa tête - dirigée contre l'implantation de deux usines à papier polluantes à la frontière uruguayo-argentine. C'était lors du 4ème sommet international entre l'Union Européenne, l'Amérique Latine et les pays de la zone Caraïbes.

Après la faillite financière de 2001-2002, l'Argentine s'en est sortie parce qu'elle n'a pas suivi vraiment les directives du FMI. Son redressement elle le doit à elle-même et à sa débrouillardise, mais aussi à sa croyance immatérielle en son destin unique. Son taux de croissance était reparti de plus belle de 2003 à 2007, durant la présidence de Nestor Kirchner, à 9% l'an !
Ce dernier avait même réussi en 2005 à renégocier la dette de l'Argentine, en refusant d'en rembourser les 3/4 (75 milliards de dollars), et à augmenter les salaires de 50%, tout en relançant l'économie par une politique keynésienne de dépenses publiques. Privée de l'accès au crédit international, l'Argentine s'est néanmoins remarquablement redressée grâce aux prêts du riche Vénézuela, son voisin.

Car l'Argentine a toujours eu une posture politique et économique fort audacieuse et novatrice face aux Etats-Unis ou aux instances internationales. Ses problèmes, elle les a toujours davantage considérés sur un plan interne, comme en 2008, avec l'épineuse question de la taxe sur le soja qui a opposé Cristina Kirchner devenue présidente, au monde agricole.
Actuellement, en Amérique du Sud, son économie est encore devant le Vénézuela (pays producteur de pétrole) qui se rapproche, et derrière le Brésil.
Qu'il reste des problèmes à régler, c'est évident. Mais quel pays n'en a pas, franchement ?

Pays des "dames de coeur" et des belles "femmes de tête", l'Argentine est un pays qui veut vivre et s'affirmer sur l'échiquier mondial en profitant de ses multiples atouts. Et le plus étonnant, c'est qu'elle y arrive, à sa manière !
Via le Mersosur (1991), elle est liée à l'Uruguay, au Paraguay et au Brésil. Or ce dernier est lui-même membre du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), qui veut mettre un terme à la mainmise uniquement occidentale sur la gestion des affaires du monde. Elle fait partie du G20 qui pourrait supplanter définitivement le G8 après son prochain et peut-être dernier sommet au Japon (Hokkaïdo) qui doit s'ouvrir le 19 avril 2010.
Assiste-on à la mise en place d'un courant mondial plus juste (sans être "justicialiste"), qui n'ignore plus les parties les plus étendues, les plus peuplées ou les plus dynamiques de la planète, et qui prend au mot les défenseurs des droits des peuples ? La question est d'actualité désormais.

1 commentaire:

  1. merci pour cet article dédié à mon pays passionnant. Votre étude sur les femmes argentines et l'histoire du pays est très originale !

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