lundi 12 avril 2010

Samo de Sens, premier empereur des Slaves : la deuxième vie éclatante de "Samoslav" grâce aux Avars et à Dagobert

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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Il venait de la région de Sens, à l'époque de Clotaire II (584-629), roi de Bourgogne et d'Austrasie ( royaume englobant le nord-est de la France, une partie de la Belgique, et l'ouest de l'Allemagne, ayant pour capitale Metz).
Il était né sous les ombres, et était selon l'historiographie tchèque, un simple guerrier franc - littéralement, "libre". Homme à la destinée limitée chez les Francs, il était venu en Moravie (région historique de la Tchéquie) pour accompagner des marchands en y trouvant un éclatant devenir. Et c'est sans doute la raison pour laquelle, les historiens français parlent de lui comme d'un simple marchand.
On ne sait pas grand chose de ses croyances, si ce n'est qu'elles étaient syncrétiques : l'image lumineuse et noble d'un Christ actif s'alliait à celle de Balder le Magnifique, le plus beau des dieux germano-scandinaves, sacrifié également par pure méchanceté, mais qui reviendrait le jour où les glaciers commenceraient à fondre lors du "Ragnarök" (le Crépuscule des Dieux).
A cette époque, les tribus slaves s'étaient unies pour combattre un ennemi commun, les redoutables Avars (peuple d'Asie centrale, de grande taille par rapport aux Huns), qui les avaient réduites au servage.
Ces hommes terribles avaient pour coutume de faire tirer leurs lourds chariots par quatre ou cinq femmes reliées entre elles par un joug, plutôt que par des boeufs ou des chevaux.
Les Slaves attendaient le bon moment pour se défaire du joug des Avars, et se libérer de la servitude. Vers 622, il y eût un soulèvement général. Les Avars s'étaient épuisés en attaquant l'empire byzantin et une partie de leurs forces militaires était engagée au sud-ouest contre les Francs.
Les Slaves en profitèrent alors pour se révolter contre leurs impitoyables oppresseurs en ne payant plus tribut, et en se battant militairement. La synchronicité de la venue de Samo est à cet égard proprement étonnante.
Samo se révéla au cours de cette révolte un extraordinaire atout stratégique et militaire. Il se joignit aux rebelles contre le grand Khagan (l'empereur des Avars), et les Slaves connurent dans le même temps toute une série de succès tous plus sidérants les uns que les autres.
Ses aptitudes militaires inouïes, qui l'étonnaient lui-même, excitèrent littéralement l'admiration et l'imagination des Slaves, hommes ou femmes. De fait, il était victorieux sur tous les fronts. Pour ses nombreuses admiratrices qui le courtisaient assidûment, il était devenu "Samoslav" : il était leur héros magnifique, et toutes voulaient devenir ses compagnes. Car il avait été chaleureusement et affectueusement adopté.
Rapidement, les tribus slaves devinrent souveraines sur leurs terres. Les Slaves vainquirent les puissants Avars. Et c'en fut fini de leur terrible domination.
Cet homme à lui-seul émerveilla tant l'ensemble des tribus slaves par sa bravoure, sa générosité paternaliste, et ses stupéfiantes aptitudes de stratège et de chef, qu'il fut élu roi de tous les Slaves, dans la plus grande liesse populaire. Compte tenu de l'étendue de son territoire, on dirait plutôt aujourd'hui qu'il fût leur premier empereur.
Durant son long règne de 35 ans, une très grande prospérité s'établit en ce nouvel empire, libéré de toute servitude. Les Slaves sous sa bannière repoussèrent toujours avec succès les Avars qui cherchaient à reconquérir ce territoire.
Cette liberté, ils la devaient en partie à eux-mêmes pour avoir minutieusement étudié la stratégie et les tactiques de leurs oppresseurs ; mais dans leur esprit, rien n'aurait vraiment été possible sans le génie militaire du charismatique Samo, pourtant d'un naturel si simple au premier abord. La chance fut fille de son audace combative et les événements, qui auraient pu rapidement mal tourner, se firent favorables.
Dans le même mouvement et le même temps, d'autres peuples combattirent la domination des Avars, comme les Slaves de Carinthie, les Croates, les Serbes et les Bulgares.

Mais l'empire slave de Samo ne connut pas vraiment la paix. Car les Francs avaient à leur tour des vues sur ses terres. Ils l'avaient laissé se débarasser du joug Avar, en s'évitant eux-mêmes d'avoir à les combattre. Car à leurs yeux, l'empire de Samo jouait le rôle d'un Etat-tampon entre leur empire et celui des Avars. Et désormais, ils comptaient bien tirer les marrons du feu.
De plus, le pouvoir de Samo qui allait grandissant, mettait en danger le plan d'extension à l'est de Dagobert Ier (604-639) , nouveau roi de d'Austrasie, puis de Bourgogne et de Neustrie. Il était également jaloux et effrayé de la puissance de Samo. Il lui fallait donc trouver un prétexte pour mettre fin à une amitié de pure façade.
Dagobert usa alors en 631 d'un piège qui s'avéra à la fois cruel, idiot et désastreux pour déclencher la guerre avec Samo : des marchands francs furent attaqués, volés et mis à mort par de "faux slaves" sur ses terres.
Dagobert lui envoya alors un émissaire, un certain Sichaire, pour négocier une compensation financière à l'incident en vertu du "Wergeld" qu'il connaissait en tant qu'ancien franc. Déguisé en slave, Sichaire réussit à l'approcher afin d'expliquer le but de sa mission. Samo proposa de fixer d'un commun accord un montant de réparations acceptable par les deux parties, tout en promettant d'enquêter pour savoir qui avait commis ce forfait.
Sichaire qui sentait son propre piège se refermer sur lui-même, se mit alors dans une grande colère, et lança des propos inconsidérés à Samo, en l'agressant verbalement en sa propre cour. Samo fit alors expulser le malotru de son territoire manu militari, pour le calmer et lui montrer qui commandait.
Le grand historien Karl Ferdinand Werner (in "Le royaume des Francs"), a donné de l'histoire une version fort intéressante : "Après les Avars qui avaient inquiété les rois francs de la seconde moitié du VIème siècle, un puissant état slave apparaissait. Un marchand franc du nom de Samo avait montré des capacités politiques et militaires en aidant les Slaves contre leurs oppresseurs Avars. Les tribus ainsi libérées le firent roi, et il étendit sa domination sur la Bohême, la Moravie et jusqu'aux frontières de l'Italie."
"Les émissaires austrasiens que Dagobert dépêcha à Samo après que des marchands francs aient été assassinés dans sa zone d'influence provoquèrent intentionnellement le roi slave quand il exigea d'eux l'amicitia, autrement dit sa reconnaissance comme souverain par les Francs. Ils objectèrent que des Francs et chrétiens ne pouvaient pas être les amis de chiens. Samo répliqua qu'ils devaient s'attendre à être mordus."
Samo se souvenait de cette citation de Jésus-Christ selon Saint Mathieu, que lui avait enseignée dans son enfance le curé, très versé en latin, en grec ancien, et en histoire de l'antiquité : "Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends lui l'autre joue..." (en signe de fierté et d'insoumission au méchant), que le pieux homme d'église avait complétée en plaisantant à moitié par "...mais ne dis pas ce que tu fais de ton pied !"
La suite des événements montra clairement que le comportement de Sichaire n'était qu'une provocation délibérée et préméditée. Car Dagobert montra immédiatement sa volonté de prendre le contrôle de l'empire de Samo. Mais compte tenu de la nouvelle puissance militaire de ce dernier, il réalisa qu'il lui faudrait une très grande troupe pour réaliser son projet d'annexion. A cette fin, il fit appel aux Lombards d'Italie et aux Alamans des frontières septentrionales de son royaume.
Seuls les Lombards et les Alamans eurent un succès contre les Slaves en 631, en faisant un grand nombre de prisonniers. Mais Dagobert ne sut exploiter cet avantage isolé et accidentel qui s'évanouit en fumée.
Le corps d'armée principal d'invasion qu'il commandait ouvrit les hostilités pendant trois jours près de Wogatisburg - localité non indentifiée au nord-ouest de la Bohême probablement, et capitale de Samo.
Ce fut terrible et la défaite fut sans appel...non pas celle de Samo le Grand, mais bien celle du prétentieux et méprisant Dagobert de Paris. Il perdit tout, tentes et intendance comprises, et dût battre affolé et anxieux en retraite, dans une débandade d'une ampleur inimaginable, poursuivi par les farouches cavaliers de Samo.
C 'était la "Bérézina" avant l'heure, si nous pouvons nous permettre cette audacieuse comparaison avec Napoléon Ier en Biélorussie, autre pays slave (1812) !

Pour justifier sa déroute totale et piteuse, Dagobert "l'anti-stratège" prétexta qu'une partie de l'armée austrasienne n'avait pas combattu sérieusement. Et il est vrai qu'à vingt contre un, comme les historiens slaves le pensent, il n'avait peut-être pas entièrement tort ! Avec une telle supériorité numérique, il aurait dû gagner logiquement.
Mais la stratégie hors pair de Samo "ratatina" sa grande armée, dont les survivants fuyaient apeurés, dans le désordre le plus complet. La combinaison de son infanterie et de sa cavalerie, de même que l'usage de plus petites unités tactiques qui avaient attaqué côte à côte et en profondeur, en cisaillant littéralement les troupes adverses n'est pas sans rappeler la stratégie macédonienne d'Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.).
Cette immense défaite a été si humiliante pour les Francs qu'elle n'est pas enseignée dans nos écoles, et ne figure pas dans les manuels scolaires. Le sujet est donc plus affaires d'historiens et d'érudits.
Samo est présenté comme un aventurier, et Dagobert souvent presque comme un saint, alors qu'il était simplement avide et sans scrupules. Et les Slaves sont généralement alors dénommés les Wendes ("les blonds").
La victoire de Samo fut réellement décisive, définitive et ébranlante pour les Francs, selon le chroniqueur franc Frédégaire (VIIème siècle), pourtant guère enclin de sympathie envers lui et ses troupes slaves.
Pendant des siècles, les Francs ne s'aventureraient plus en territoire slave.
A titre punitif, en 632, les Slaves attaquèrent à leur tour l'empire franc en faisant des incursions victorieuses en Thuringe et dans d'autres territoires. Ces victoires impressionnèrent vivement tous les royaumes voisins.
Samo annexa la Souabe et le Jura. Et le puissant chef sorbien Derwan, vassal de l'empire franc reconnut même désormais Samo pour empereur, et lui paya tribut plutôt qu'à Dagobert !
Un autre combat faillit avoir lieu entre Dagobert et Samo, à Mayence, mais Dagobert refusa de se battre et préféra abandonner le territoire aux Saxons pour en assurer la défense, en renonçant à son droit de prélever tribut.
Des menaces constantes pesaient dorénavant sur les frontières de Dagobert, en le contraignant à prendre des mesures défensives d'urgence pour ne pas être subjugué. Il dut ainsi revoir complètement l'organisation militaire et administrative de ses territoires. Il renforça la position des ducs d'Alémanie et de Bavière qui avaient bien combattu à Wogatisburg.
Et en 634, il concéda un nouveau roi aux Austrasiens qui se plaignaient qu'il ait quitté Metz pour Paris dès la mort de Clotaire II : le fils qu'il eût de Ragnetrude, Sigebert III (631-656), âgé de trois ans ! De même, il organisa sa succession en Neustrie et en Bourgogne, avec le fils qu'il venait d'avoir de Nantilde, le futur Clovis II (635-637), en impulsant pour longtemps le rôle central dévolu à Paris - jusqu'à nos jours - par ce royaume mérovingien comprenant les territoires situés entre la Bretagne, la Loire, la Manche et la Meuse.
Le royaume "neustro-burgonde" (Neustrie et Bourgogne) dont Dagobert est le vrai fondateur sera le noyau de la royauté mérovingienne en Gaule. Mais il succombera en 687 avec la défaite de son descendant Thierry III (673-691) face à Pépin de Herstal (v. 640- 714), maire du palais d'Austrasie, et ancêtre de la dynastie carolingienne qui provient de cet heureux royaume rival.
L'idée de rois "fainéants" associée à la dynastie mérovingienne, et cause de sa disparition, dérive en grande partie de la formidable et piteuse défaite de Dagobert face à Samo. N'oublions pas la petite chanson concernant "le bon roi Dagobert qui avait mis sa culotte à l'envers".
On le voit, c'est toute la géopolitique de l'empire franc qui s'est trouvée rapidement bouleversée et mise sens dessus dessous par les victoires militaires de Samo : cela a donné à notre histoire une tournure qu'elle n'aurait sans doute pas prise autrement.

Plus personne aujourd'hui ne parle des Avars qui ont disparu de la scène géopolitique, du moins en apparence.
Egalement, les premiers affrontements historiques connus entre Slaves et Francs (qu'ils soient Neustriens ou Austrasiens), se sont soldés par la victoire incontestable des premiers.
Le choix de Dagobert pour Paris plutôt que pour Metz, tient clairement à la distinction établie à cette époque par le chroniqueur Frédégaire, entre ceux qui étaient considérés comme de vrais francs, les Neustriens, et les autres, les Austrasiens, qui ont peut-être mal pris son dédain. Cette distinction tenait à l'origine "tierce", ni romaine ni germanique qui était attribuée aux premiers : l'origine troyenne via Francion, fils de Friga, le frère d'Enée qui avait établi le royaume danubien semi-légendaire des Sicambres, avant de conquérir la Gaule.
De même, Paris était censée rappeler le fils du roi Priam, Pâris, qui avait enlevé la Belle Hélène de Sparte aux cheveux d'or, à son mari brutal, le roi Ménélas (XIIIème siècle av. J.-C.), avec toutes les conséquences que l'on sait.
Pour en revenir à Samo, il unifia les tribus slaves et les prépara à ouvrir les hostilités à tout moment et sur un plan international. Et d'un point de vue militaire, la construction de forteresses au sommet des collines amena des progrès considérables, ainsi que l'usage renouvelé des vieilles routes commerciales et des couloirs stratégiques.
Samo, devenu Samoslav, a régné de 623 à 658, mais on ignore ce qui se passa immédiatement après la mort de cet empereur invaincu, doublé d'un stratège s'approchant beaucoup d'Alexandre le Grand, y compris pour ses mariages mixtes.
On sait qu'il eût 37 enfants dont 22 garçons et 15 filles de ses charmantes femmes (ce qui fait une moyenne singulière d'un bébé par année de règne). Car le culte slave était païen en cette époque, où les Francs eux-mêmes n'étaient chrétiens que depuis le baptême de Clovis en 496.
Après sa mort, en l'absence de chroniques couvrant ces décades, on en est réduit aux conjectures.
Mais il reste que cette période du Haut Moyen Age, mal connue en France, fut marquée par l'avènement du premier empire slave d'Europe Centrale, suivi de l'empire de Grande Moravie (VIIIème-Xème siècle).

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