mercredi 7 avril 2010

Quand l'araignée tisse sa toile : entre loi de Zipf, monde des rôles, et observation animale

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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Lorsque l'on observe le site de Nazca (Pérou) découvert du ciel en 1926, on y remarque immanquablement le symbole indien de l'araignée qui tisse sa toile. Ce dessin géant fait 46 m de long.
Que cette représentation (avec d'autres) soit liée à des rites religieux propitiatoires - d'ailleurs pas si oubliés que ça - saute aux yeux, car chez les Incas tout était rite dédié au culte solaire. On y réitère bien un parcours initiatique et guérisseur faisant songer à celui du labyrinthe de la cathédrale de Chartres en France. Après, que l'on puisse en faire un autre usage plus utilitaire, pourquoi pas ?
Il reste que certains ont compliqué à l'envi ce langage caché, mais pas si énigmatique à l'étude : cette représentation imagée symbolise la Création, et donc Dieu qui tisse les fils de notre vie, et nous autorise à circuler librement sur sa toile.

Mais nous-mêmes, sommes-nous si différents des indiens de l'altiplano que cela ?
La loi de Zipf montre que les humains réitèrent constamment les mêmes mots et expressions, à travers le langage qui est structurant, mais également limitant du fait de ces occurences répétées.
George Kingsley Zipf (1902-1950), qui fut chercheur à Harvard (USA), a tiré cette loi statistique qui porte son nom de l'étude des langues, et en a conclu qu'un petit nombre de mots revenait constamment dans notre façon de nous exprimer, et donc de penser ou de rechercher. C'est pourquoi, on applique de nos jours cette loi à internet (le "world wide web", la toile d'araignée mondiale en anglais). La philologie nous en apprend donc beaucoup sur le fonctionnement de l'être humain.
Dans cette conception d'une simplicité déroutante, qui se réduit à une logique de "petite boite", on comprend que l'adjonction d'un mot ("embelli", par exemple), ou d'une phrase ("Tous les chemins seront embellis.") peut engendrer des changements psycho-matériels majeurs.

Aussi bien, il apparaît que lorsque l'on est dans un rôle donné, on fonctionne automatiquement dans un sous-ensemble relativement étanche. Les rites, les règles ou autres normes pas forcément écrites, vont avoir pour effet de cristalliser nolens volens ce qu'est censée être une personne ("la petite boite"), et quelle est sa fonction ("dans quel tiroir on la range").
Vu sous cet angle limitatif, il est clair que l'on attend d'elle qu'elle reste dans son tiroir.
La créativité et l'intelligence ne sont donc pas forcément nécessaires, ni réellement recherchées. Il est évident que certaines époques plus que d'autres se prêtent à cette observation crue : en tout cas, on y observe immanquablement un art "pompier".
L'art est rappelons-le, ce qui distingue en préhistoire, l'homme du singe - et donc de l'animal -, du fait de la capacité de création artificielle associée, et généralement de son absence de caractéristique utilitaire.

Tout cela provient de ce que l'être humain a une forte tendance - souvent encouragée par l'éducation et la société -, à la compétition, et à tout voir en mode binaire (o ou 1, bien ou mal, etc...), sans nuances.
De cela il résulte que la pensée humaine ne peut pratiquement jamais être multiforme, ni fonctionner en dehors des jugements de valeur. Nous avons donc tendance à percevoir de façon fausse ce qui est sous nos yeux, et ...à ne pas percevoir du tout ce qui est juste au-delà de notre vue ou de nos sens limités. Et pourtant, nous affirmons constamment connaître et maîtriser l'univers dans lequel nous évoluons. Le plus cocasse, c'est que beaucoup ont tendance à jouer les personnes sérieuses et zélées, et à se prétendre compétitives, alors que ce n'est pas exact. Il est donc aisé de concevoir que des êtres à l'intelligence plus polymorphe, en échappant à toute classification précise, peuvent à la fois déranger, amuser ou surprendre.
Ils montrent pourtant la voie que l'homme (ou la femme) devrait suivre s'il voulait vraiment user de la liberté qu'on lui octroie, en théorie seulement la plupart du temps.
Par ailleurs, lorsque nous ne pensons pas qu'en base 10, le monde prend un contour nettement plus riche, diversifié et joyeux - et réellement efficace.

Observons le castor, qui est un mammifère semi-aquatique connu pour ses belles incisives orangées et son battoir caudal. Il est fort travailleur, tout en sachant prendre du bon temps. Il construit des barrages à sa mesure, sait naturellement faire des digues, et édifier un abri avec sa femelle pour ses petits. Et en plus de cela, il a l'air de perpétuellement sourire, quand il est dans son nid douillet.
Oh bien sûr, on objectera qu'il ne sait pas construire d'édifices très grands, à la différence de l'homme ! Mais en fait, on n'en sait rien, car personne ne le lui a demandé. En tout cas, il n'en a pas l'utilité, même si son travail est solide quant à lui. Il faut dire que l'homme, à sa décharge, s'est montré naturellement peu doué pour communiquer avec les animaux, tant il a préféré s'embourber dans la prédation des autres espèces et de la sienne propre. Il n'a donc pas cru bon de chercher à inventer un appareil de "transcommunication", ou il n'y est tout bonnement pas parvenu : c'est là le véritable talon d'Achille de son inventivité.
Or tous les humains ne sont pas capables d'édifier des barrages, des digues, ou des abris, alors que le castor "si" ! Et pendant ce temps, le sage s'assied le long de la rivière.

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