vendredi 11 juin 2010

La puissance du jugement de Dieu : comparaison inédite des dernières volontés d'Olympe de Gouges et de Louis XVI

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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C'était l'époque où Monaco allait devenir française (1793), sous le nom de "fort d'Hercule", juste avant que la Wallonie ne le devienne également (1795).
Olympe de Gouges (1748-1793) écrivait au roi et à la reine, même après le 10 août 1792 : elle demandait à Marie-Antoinette (1755-1793) de s'interposer auprès de son frère, l'Empereur François Ier d'Autriche (1758-1835) pour provoquer la paix, et à Louis XVI (1754-1793) qu'il l'envoie en mission auprès de ses frères émigrés afin de mettre un terme à la guerre. La plupart des spécialistes y voient son décalage par rapport à la réalité du pouvoir. Et ils feignent de ne pas comprendre qu'elle tentait d'enrayer la machine infernale de la Révolution. Elle n'y parvint pas. Et entre temps, le roi fut emprisonné avec sa femme, ses enfants et sa soeur, Mme Elisabeth (1764-1794), dans la fatidique tour des anciens Templiers, dite "tour du Temple", puis jugé et condamné à mort le 15 janvier 1793. Son exécution le 21 janvier 1793, fut un événement traumatisant pour tout le monde, y compris Olympe, qui y voyait à la fois un sort tragique affectivement et une défaite personnelle dans son for intérieur.


Dans "Les trois urnes ou le salut de la patrie par un voyageur aérien" - nommé "Toxicodindronn" -, elle proposait de constituer des assemblées primaires pour délibérer sur la forme du meilleur gouvernement pour la France et le peuple français : la république, la république fédérative ou la monarchie. C'était au choix, d'où l'expression "les trois urnes". Par prudence, elle ne semblait pas y être en faveur du défunt roi, si l'on en faisait une approche très littérale. Rappelons que son testament politique est du 4 juin 1793, car elle sentait la mort se rapprocher d'elle. Le texte des "trois urnes" est donc son ultime sursaut. Mais elle n'eût pas le temps de le placarder sur les murs de la capitale comme à l'accoutumée, car dénoncée par une femme - la femme de son imprimeur -, elle fut arrêtée et interrogée (20 juillet 1793). On lui reprocha immédiatement le double sens de ce texte, en mettant en doute son jacobinisme. Et elle ne nia pas vraiment qu'elle ne portait pas tous ses adeptes dans son coeur.
Eux-mêmes se disaient qu'il y avait anguille sous roche, lorsqu'elle accolait le nom de Louis Capet, avec le qualificatif de "tyran". Ils ne trouvaient absolument pas cela crédible. De plus elle avait montré à sa mort, une telle colère mêlée d'une douleur quasi-affective, qu'ils trouvaient cela bizarre. Ils pensaient qu'elle parlait de quelqu'un d'autre entre les lignes, à mots couverts, codés ou à base d'euphémismes, pour susciter une force de réaction à Paris, tout en les prenant pour des idiots (beaucoup étaient incultes) et des aveugles (seule leur justice l'était pour provoquer la terreur).
N'oublions pas que depuis mars 1793, la Vendée s'était soulevée contre les excès de la Révolution, et que d'autres départements commençaient à suivre.


Ce fort soupçon de double sens caché trouvait en effet sa source et sa cohérence dans trois autres placards dont Olympe était l'auteure : "Olympe de Gouges, défenseur officieux de Louis Capet", pour la défense de Louis XVI (et composé à l'époque de son procès, bien qu'elle en ait été écartée avec mépris le 16 décembre 1792), "Olympe de Gouges et le tribunal révolutionnaire" (où elle disait avec une audace incroyable ce qu'elle pensait de cette institution non démocratique, illégale et sanguinaire), et également "La France sauvée ou le tyran détrôné". De fait, on l'avait depuis quelques temps à l'oeil ; et justement, on pensait que sous la présentation habile de ce premier texte, antérieur aux autres (1792), elle ne visait déjà pas réellement Louis XVI, mais bien plutôt Robespierre - 1758-1794 - en fait !
Car il est connu aujourd'hui de quelques érudits qu'il aspirait au trône en cherchant à établir une nouvelle dynastie, fondée sur un mariage avec la fille de Louis XVI prisonnière au Temple, Marie-Thérèse Charlotte (1778-1851) ! Et Olympe était au courant de tout.
On voyait donc dans cet ensemble l'expression évidente de la rouerie féminine mêlée de franc-parler d'une séduisante femme du sud-ouest de la France. N'était-elle pas en réalité née le 7 mai 1748 à Montauban, des amours naturelles du ci-devant Jean-Jacques Lefranc de Pompignan et d'Anne-Olympe Mouisset ?


Le jour de son procès le 2 novembre 1793, alors que la détention l'avait rendue très malade, elle déclara : "Depuis un mois je suis aux fers ; j'étais déjà jugée, avant d'être envoyée au Tribunal Révolutionnaire...qui avait décidé que dans huit jours je serais guillotinée..."
Or elle pensait vraiment ne pas finir guillotinée, lorsqu'elle déclara fièrement : "Mes ennemis n'auront point la gloire de voir couler mon sang. Je suis enceinte et donnerai à la République un citoyen ou un citoyenne."
Mais Fouquier-Tinville, après l'avoir faite examiner le jour même par des médecins indécis et surtout apeurés, passa rapidement outre en décidant lui-même "qu'elle n'était pas enceinte" et la fit exécuter le lendemain, 3 novembre 1793, pour qu'elle se taise à jamais et cesse de "contaminer l'esprit public".
Il reste d'elle de grandes tirades fort expressives :
"Je lègue mon coeur à la patrie, ma probité aux hommes (ils en ont besoin), mon âme aux femmes, je ne leur fais pas un don indifférent ; mon génie créateur aux auteurs dramatiques : il ne leur sera pas inutile ; surtout la logique théâtrale au fameux Chesnier ; mon désintéressement aux ambitieux ; ma philosophie aux persécutés ; mon esprit aux fanatiques ; ma religion aux athées ; ma gaieté franche aux femmes sur le retour, et tous les pauvres débris qui me restent d'une fortune honnête à mon héritier naturel, mon fils, s'il me survit." Il s'agit de Pierre Aubry, le fils qu'elle eût de Louis-Yves Aubry, et se trouve à l'origine des divers rameaux de sa descendance qui a essaimé jusqu'aux Etats-Unis, en Australie continentale et en Tasmanie.
Elle continue son testament ainsi : "Quant à mes pièces de théâtre ou manuscrits, on en trouvera quelques centaines, je les donne à la Comédie Française..." Et elle termine par cette apostrophe : "Français, voici mes dernières paroles, écoutez-moi dans cet écrit et descendez dans le fond de votre coeur : y reconnaissez-vous les vertus sévères et le désintéressement des républicains ? Répondez : qui de vous ou moi chérit et sert le mieux la patrie ? Vous êtes presque tous de mauvaise foi. Vous ne voulez ni la liberté ni la parfaite égalité. L'ambition vous dévore...Peuple aimable devenu trop vieux, ton règne est passé, si tu ne t'arrêtes pas au bord de l'abîme...


Ces mots répondent à sa malédiction ("jettatura méridionale") précédente : "Frémissez, Tyrans modernes (pour Robespierre et ses tenants) ! Ma voix se fera entendre du fond de mon sépulcre..." C'était là un singulier avertissement, puisqu'elle habitait la rue des Fossoyeurs à Paris - aujourd'hui rue Servandoni. Car elle n'aimait pas Robespierre qui le lui rendait bien : "Robespierre m'a toujours paru un ambitieux, sans génie, sans âme . Je l'ai vu toujours prêt à sacrifier la nation entière pour parvenir à la dictature ; je n'ai pu supporter cette ambition folle et sanguinaire...La haine de ce lâche ennemi s'est cachée longtemps sous la cendre, et depuis, lui et ses adhérents attendaient avec avidité le moment favorable de me sacrifier à sa vengeance."
En montant à l'échafaud, elle s'écria : "Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort !"
Cela rappelle les mots de son testament politique du 4 juin 1793, où elle se sentait déjà menacée, après l'arrestation des députés de la Gironde : "Toi qui prépares de loin les révolutions et frappes les tyrans ! Toi dont l'oeil scrutateur pénètre jusques dans les consciences les plus ténébreuses ; le crime est à son comble ; dévoile ce long mystère d'iniquité ; frappe, il est temps..."
Et elle terminait ainsi ce testament percutant : "...Je n'incendierai pas le peuple de Paris ni les départemens ; je l'adresse directement, et avec fermeté aux jacobins, au département, à la commune, aux sections de Paris, où se trouve la majorité saine des bons citoyens, qui quels que soient les efforts des méchants, sauvera la chose publique."


Le testament de Louis XVI quant à lui est du 25 décembre 1792 , et il comporte différents points qu'il faut analyser avec discernement, sans prendre les choses dans un sens trop littéral.
D'abord, il y souligne le caractère inique, illégal et injustifié de sa détention et de celle de sa famille au Temple depuis quatre mois, et dont il est séparé depuis le 11 décembre. Olympe de Gouges sans le dire de la même façon exprimera des sentiments similaires par la suite.
Ensuite, il laisse son âme à Dieu, et déclare : "Je meurs dans l'union de notre sainte Mère l'Eglise Catholique, apostolique et romaine...", sachant très bien qu'il va mourir. Olympe se proclame également croyante.
Puis il demande le pardon de ses fautes, et comme on le répète si souvent pardonne à ses ennemis à qui il n'avait rien fait, de même qu'à ses faux amis ingrats, dont il laisse Dieu juge.
Il n'y a donc aucune faiblesse dans ce qu'il écrit mais de la simple chrétienté.
En effet, pour que l'âme puisse se détacher de la Terre, et quitter ce monde de souffrances, il est nécessaire qu'elle parte en paix. Il avait suffisamment souffert pour rien, lui et sa famille, qu'il recommande à Dieu, pour vouloir revenir parmi ses "faux juges" et ses vrais bourreaux, comme une âme errante en peine. De plus, pour que Dieu puisse mieux punir, il est mystiquement connu qu'il n'y a rien de mieux qu'un bon pardon !
Il recommande également à son fils (Louis XVII, - Versailles 1785 - Manoir de Skelton (UK) ?!) de bien prendre la mesure de ce que c'est que d'être roi, en insistant sur sa nécessaire autorité s'il avait le malheur de régner. Il l'éclaire de façon sous-entendue sur le caractère affûté, ferme et tranchant qui est nécessaire pour cette difficile fonction, ce fardeau où il s'agit de "faire le bonheur des Peuples". Car autrement il serait "plus nuisible qu'utile."
Il finit d'ailleurs son testament de la façon suivante : "Je finis en déclarant devant Dieu et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi."


Les dernières volontés d'Olympe de Gouges restent les plus bouillantes et les plus passionnées qui soient. A la différence de "son roi Louis", elle ne pardonne rien du tout, et voue ses ennemi (e) s aux gémonies, en leur disant que leur châtiment est proche, ce qui d'ailleurs s'est avéré rigoureusement exact. Tous deux à leur manière faisaient oeuvre annonciatrice !
Et ce n'est pas le tremblotant Fouquier-Tinville (1746-1795), l'ancien Accusateur Public, qui aura pu dire le contraire. Lui-même, qui n'était sensible qu'à sa petite personne, n'a pu en réchapper. Il clôturera "tragiquement" l'ère de la Terreur en étant la dernière victime révolutionnaire expiatoire de "la Veuve" : la tranchante et étincelante lame de la guillotine s'est abattue soudain en un souffle froid et paralysant d'éternité, sur son cou désormais dépourvu de la moindre surface capillaire, le 7 mai 1795. Et il a rejoint Robespierre et ses acolytes dans l'effrayant "univers des ombres".
Et l'âme d'Olympe pourra finir par retrouver la paix, dans son ultime sacrifice "même par delà son sépulcre", tandis que celui qui fut surnommé avec mépris imprudent "Louis le dernier" sera désormais "Louis le bienheureux".
Chacun a ainsi joué sur son registre, mais de manière parfaitement parallèle et complémentaire, en accomplissant son devoir, en tout bien tout honneur !
Un hymne à Arès (Mars), pourrait illustrer parfaitement cette nouvelle trame de la destinée :
"Coeur hardi, porteur de bouclier sauveur des cités, coiffe d'airain,
Aux mains robustes, infatigable, fort par la lance, rempart de l'Olympe,
Père de la Victoire, heureuse conclusion des guerres, auxiliaire de Thémis,
Maître absolu de l'adversaire, sois le guide des hommes les plus justes !"

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