vendredi 2 juillet 2010

"La liberté guidant le peuple": les clés stupéfiantes du tableau de Delacroix (1798-1863) !

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
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Eugène Delacroix a immortalisé "le 28 juillet 1830" dans un célèbre tableau représentant Marianne tenant un drapeau tricolore brandi dans une main, et un fusil à baïonnette dans l'autre. Il s'agit de "La liberté guidant le peuple", si admirée en Russie, qui fait le pendant au génie de la liberté de la Place de la Bastille, érigé en 1831 aux mêmes fins : la statue comporte les noms des personnes mortes lors des barricades et de la prise des armes de l'Arsenal.
Il reste que le Maréchal Marmont (1774-1852), chargé de la défense de Paris, battit à ce moment là son propre record d'inefficacité militaire, malgré l'effusion de sang : il surprit même les plus incrédules, lui qui avait pourtant déjà à son palmarès la capitulation de Paris devant les Alliés durant la campagne de France en 1814 ! Mais peut-être était-il à nouveau démoralisé ?
Car ce tableau commémore "la Révolution de juillet 1830", qui met un terme au règne de Charles X (1824-1830), après l'incroyable maladresse de la publication au Moniteur, le 26 juillet, des "quatre ordonnances scélérates" de son dernier président du conseil, Jules de Polignac (1780-1847), dont la première supprimait la liberté de la presse. Chef du parti des Ultras (les émigrés de 1789), le prince de Polignac violait la Charte de 1814, en dissolvant également une assemblée nationale nouvellement élue, qui n'avait même pas encore siégé. Les journées des "trois glorieuses" (27, 28, et 29 juillet 1830) portent en effet alors au pouvoir Louis-Philippe d'Orléans (1830-1848), devenu d'abord lieutenant-général du royaume, puis finalement roi, le 7 août 1830, à l'instigation efficace du fidèle Marquis de La Fayette (1757-1834) !
Etonnamment, la ceinture-foulard de l'ouvrier qui tient un sabre au clair à la gauche de la peinture (en retenant son pistolet sur le ventre), rappelle celle que portait le marquis de Charette (1763-1796), l'un des derniers défenseurs des Tuileries le 10 août 1792 : c'était même devenu, après la révolte de Machecoul (11 mars 1793), le signe de ralliement des Chouans ! Pour souligner ce point, l'ouvrier porte d'ailleurs le béret à cocarde blanche des royalistes chouans.

C'est important de le mettre en exergue en cette année 2010, où l'on commence enfin les premières fouilles des charniers du Mans, chef-lieu de la Sarthe ("Que les entrez - prononcer an treize - sortiront de leur tombe..."), où fut ensevelie sous la chaux vive et à la sauvette une partie seulement des nombreuses victimes vendéennes des "colonnes infernales" de Turreau, à partir de "Quatre-vingt treize" (1793). Elles furent bien exterminées lors de "jeux d'hécatombe". Il aura fallu 217 ans ("An révolu du grand nombre septiesme") pour les voir apparaître.
N'oublions pas que les Chouans se plaignaient d'avoir été plus ou moins lâchés par les frères de Louis XVI, le comte de Provence (futur Louis XVIII) et le comte d'Artois (devenu par la suite le fameux Charles X) ! Ces derniers étaient un peu considérés comme les opportuns "fuyards" du 13 juillet 1789 : Charette , l'un des plus grands chefs chouans à qui même Napoléon Bonaparte (1768-1821) reconnût du génie stratégique et un grand courage, ne les voyait donc pas seulement comme des "émigrés profiteurs" ayant quitté le navire après que le roi Louis XVI (1754-1793), eût payé leurs énormes dettes de jeu en se mettant lui-même en danger. Jamais Charette ne put vraiment compter sur leur soutien logistique réel, d'où l'échec final de sa révolte pour la liberté au nom du roi puis de son fils, Louis XVII (Versailles, 1785 - Skelton (UK) ?), ...jusqu'en 1796 en fait. Car Drake, le célèbre espion anglais, avait repris contact avec lui, ce qui explique que trois mois et demi après la Paix de La Jaunaye (17 février 1795), il fit volte-face en reprenant le combat, à la surprise de tous. Mais faute des renforts vitaux du Comte d'Artois justement, qui vint à l'île d'Yeu, pour repartir aussitôt, à sa grande colère, sa lutte était vouée à l'échec final. Il reste comme un étonnant chef militaire : il n'était jamais là où on l'attendait, sauf les hiboux (sens premier du mot "chouans"), et leurs soeurs les chouettes !
Mais continuons le décryptage du curieux tableau de Delacroix. On y voit en bonne place le gamin Gavroche, à droite de Marianne, chantant deux pistolets en mains un refrain popularisé par Victor Hugo (1802-1855) dans "Les misérables", tandis que Delacroix s'est, dit-on, représenté lui-même en bourgeois presqu'au centre. Il tenait manifestement à montrer son implication personnelle dans cette révolution si soudaine et si inattendue.

Peintre romantique et grand coloriste, Delacroix, était pourtant l'ami de Charles X (1757-1836), pour lequel il avait réalisé en 1824 "Le massacre de Scio", figurant la répression turque qui suivit en 1822 le soulèvement de l'île de Scio pour l'indépendance grecque. Mais il était aussi celui de Louis-Philippe (1773-1850), dont le drapeau était justement le drapeau tricolore (d'où cette représentation), et rappelle qu'il choisit de devenir "roi des Français" et non plus "roi de France".
Mais il est vrai que son tableau de 1830, toujours sur le thème de la liberté acquise au prix du sang, recèle plus d'un paradoxe. C'est peut-être la raison pour laquelle, il ne fut jamais exposé durant le règne de Louis-Philippe (1830-1848). Il ne sera visible à Paris qu'en 1863 au Musée du Luxembourg, sous le Second Empire donc, avant d'être transféré au Louvre en 1874 en devenant une "icône républicaine" malgré lui. Car il est tout à la fois provoquant et plus difficile à interpréter qu'il n'y paraît avec sa composante mixte, plus vendéenne et teintée d'un royalisme nostalgique et populaire finalement, que vraiment orléaniste, voire si peu républicaine en fait.
La présence fondamentale de l'ouvrier à cocarde blanche d'origine paysanne vendéenne, devant les étudiants, les artisans, et les imprimeurs, aux côtés de Marianne, est le témoignage poignant d'une France déracinée, et annonce déjà l'ère industrielle : les paysans commençaient à quitter les campagnes pour venir grossir les rangs des futurs prolétaires de la capitale et des grandes villes.
Tous ces personnages se battent côte-à-côte pour la liberté, et l'espoir incroyable mais vibrant de retrouver la grandeur de ce qui fut ! Car ce tableau est profondément affectif, et montre un élan fraternel des diverses composantes de la population, dans une France qui veut enfin pouvoir vivre - voire revivre - ensemble.
Et l'enfant Gavroche se fait l'interprète de cette nostalgie de l'ancienne France idéalisée, par sa gouaille et son chant :
"On est laid à Nanterre,
C'est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C'est la faute à Rousseau.


Je ne suis pas notaire,
C'est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,
C'est la faute à Rousseau.


Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à Rousseau."

Qui était exactement Marianne dans cette composition populaire ? La réponse n'est pas si simple que cela. Pour certains, la référence à son personnage daterait de 1792 et symboliserait la République naissante, même si on ne l'appelait nullement comme ça à Paris. Pour d'autres, c'était tout simplement le prénom du modèle de Delacroix (qui était aussi sa petite amie pour ses jeux amoureux). Enfin, on a même songé à faire un lien inattendu avec une femme célèbre qui se battit également pour la liberté, en cherchant - avec succès d'ailleurs - à participer de la fin du régime jacobin de la Terreur, au péril de sa vie : MARIE-ANNE CHARLOTTE de CORDAY d'Armont (1768-1793), qui fut très liée aux Girondins, et mourut guillotinée le 17 juillet 1793, pour avoir tué Marat (1743-1793), considéré par elle comme l'instigateur de la Terreur. Cette jeune femme de 24 ans incarna paradoxalement, par son abnégation et son sacrifice volontaire, le sursaut salvateur d'une France qui ne voulait pas mourir. Il reste de tout cela que Marianne est une allégorie transformatrice personnifiée. Et il est constant que la France a traditionnellement été représentée par une femme à la poitrine généreuse et dénudée, que ce soit avant ou après la Révolution. Il y a en ce sens un syncrétisme puissant à l'oeuvre qui transcende les différences en une singulière continuité historique, entre "les mammelles" d'une France nourricière à la Sully (1559-1641), "la semeuse" couronnée d'épis d'or ou entourée de faisceaux de licteurs du Franc français (à l'image de la déesse Démeter, également appelée Cybèle), et la Marianne combattante les seins dénudés, coiffée d'un bonnet phrygien - rappelant justement le royaume de Cybèle en Phrygie, Turquie d'Asie - de Delacroix.


A propos des fameuses ordonnances signées par Charles X, qui entraînèrent sa chute ultra-rapide, Chateaubriand (1768-1848) eût cette phrase prophétique : "Encore un gouvernement qui se jette du haut des tours de Notre-Dame !" Quelle importance tout ce qui précède a-t-il aujourd'hui ? A priori, aucune ! Cependant, il faut se garder de penser que les représentations mentales soient secondaires dans l'esprit des gens. Ce sont des archétypes, qui ont à ce titre, une influence très profonde sur le comportement collectif irrésistible, et donc sollicitable des individus, y compris et surtout les plus effacés. Normalement, un archétype est caractérisé par sa grande prévisibilité tant qu'il est stable. A défaut, il aurait plus les caractères imprévus de la nitroglycérine médicale pour le coeur, en introduisant des jeux nouveaux de fonctionnement dans l'angor spontané de "Prinz metal".
Des battements de coeur au pouvoir d'une seule pensée, l'air de la liberté, qui jamais ne fut symbolisée par un rébus ("à découper suivant les pointillés"), aura tout changé !

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