mercredi 19 janvier 2011

La résistible histoire économique du XXIème siècle : en arrière toutes...vers l'avant !

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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En France, une simple inflexion de priorités économiques et sociales pourrait permettre d'avoir un taux de croissance d'au moins 3% cette année (au lieu des 1,5% espérés), en desserrant ipso facto la contrainte extérieure. Il suffirait de s'intéresser au marché porteur des infrastructures, dont beaucoup sont en mauvais état, voire en très mauvais état. L'entretien, les réparations et les travaux publics divers génèrent eux-aussi, et très rapidement, du PIB. Il est vrai que l'on n'est plus sous le Général de Gaulle (1890-1970), qui avait mis en avant "le partage des fruits de la croissance" : de 1958 à 1969, son taux oscilla entre 5 et 6% l'an ! On a aussi oublié que lorsqu'il revint au pouvoir en 1958, la France de la IVème République ne pouvait chaque mois régler ses dettes en devises, que grâce à l'aide américaine. C'est pourquoi l'on ne peut que déplorer les non-dits de la philosophie dominante actuelle, qui peuvent être résumés de la façon suivante : tant que la croissance stagne plus ou moins artificiellement, au moins il n'y a rien à partager ! La question du fort endettement extérieur, au vu de ce précédent historique fameux, n'a rien d'inéluctable ni d'insoluble en tout cas. Ceci dit, où trouver aujourd'hui un Jacques Rueff (1896-1978), ou encore un Antoine Pinay (1891-1994) ?

De même, un prix du pétrole aux alentours de 100 dollars le baril comme actuellement, ne serait pas favorable qu'à la Russie et à l'OPEP. Il pourrait permettre de lancer l'audacieux forage des couches profondes du Champ de Mars (à 2000 ou 3000 m sous Paris), par une voie inédite développée par la Compagnie pétrolière américaine Hess et la Société Toreador, le forage horizontal. Il s'ajouterait éventuellement à ceux prévus dans la région de Château-Thierry (Aisne), et pourrait à terme faire entrer la France dans le club des grands pays producteurs de pétrole. Car les projections qui ont été faites sont loins d'être petites : 40 milliards de barils, à confirmer néanmoins par ces fameux forages. Et dans le cas étonnant où ces estimations s'avéreraient effectivement exactes, notre consommation intérieure pourrait être assurée par nous-même en autosuffisance jusqu'en 2060. Mais rien ne dit que l'on mettra vraiment en place ce projet ambitieux, qui pourrait éventuellement faire de notre pays un nouveau Bahreïn.



En France, la grande crainte est celle du déclassement pas seulement social, mais mondial (le Royaume-Uni a repris le 5ème rang mondial devant nous en 2010). Notre zone d'influence actuelle en Afrique est ébranlée avec la fin de certaines dictatures (Tunisie...), et nombre de régimes amis le deviennent de moins en moins désormais (Sénégal, Côte d'Ivoire, etc.). Toutefois, cela ne semble pas directement remettre en cause le système du franc CFA. Et au plan intérieur rien ne va réellement, du fait de la désindustrialisation nette du pays, ou des risques que pourrait faire peser la fin programmée de la PAC (Politique Agricole Commune), entre autres. L'économie reste morose, alors que sont en train de disparaître des grands pans du système économique et social, issus d'un héritage gaulliste pourtant amortisseur de crises. On s'agite (trop) autour du faux débat des 35 heures, alors que nos produits s'exportent de moins en moins bien et qu'il faut faire du "sur-stockage", mais de cette disparition risquée on ne débat guère. Et l'on ne se méfie pas assez des élans soudains de "pluripartisme unanimitaire" mal raisonnés.

Si 2010 a été orientée vers l'évitement du déclassement et de l'abaissement de la notation financière française qui n'est déjà plus AAA+, mais AAA (ce que certains nomment "la signature française"), la crainte de 2011 d'un simple AA ou pire d'un BBB, s'annonce rapidement avec l'extension de la crise portugaise ou espagnole. On veut éviter à juste titre le sort de la Grèce ou de l'Irlande. Le seuil de 7% de taux d'intérêts pour nos emprunts obligataires en Euros à l'extérieur, ne doit surtout pas être atteint. Car tout le monde considère qu'il a été létal à ces deux pays-témoins. Pourtant le renchérissement des CDS (Credit Default Swaps) de la France est déjà un fait sur les marchés.



La chute de l'Euro a pour l'instant été endiguée par l'intervention massive de la Chine, qui diversifie son portefeuille d'investissements, tout en cherchant à se préserver d'un décrochage brutal de l'une ou de l'autre des principales monnaies de la planète (le dollar bien sûr, et l'Euro) - voire des deux. Le Japon a suivi le mouvement imprimé par la Chine pour ne pas être en reste, et maintenir son rang de grande puissance économique. Ceci dit, on n'est vraiment sûr de rien, car la guerre des monnaies continue de plus belle. Et il faudra certainement suivre de près également les évolutions de parité du yuan, un peu réévalué, et du yen, ainsi peut-être que d'un nouveau venu, le réal brésilien. Et rien ne prouve qu'une "réinitialisation financière" n'aura pas lieu d'ici la mi-septembre, période que semblent affectionner les milieux financiers.



L'avènement d'un monde unipolaire autour des USA, à partir de la chute du Mur de Berlin (9 novembre 1989), puis de celle de l'URSS (Noël 1991), a mené au monde très instable dans lequel nous avons vécu bon gré mal gré. Et le renouveau du bipolarisme, conséquence du 15 septembre 2008, avec l'ascension vertigineuse de la Chine sur la scène internationale, lui aura paradoxalement rendu un certain équilibre. Le "G2" (Etats-Unis - Chine) symbolise ce nouveau dialogue Est-Ouest, franc et direct : plus de liberté individuelle d'un côté, et une meilleure répartition par habitant des richesses en terre capitaliste de l'autre.
Il a accidentellement et progressivement été rendu possible par l'effacement partiel de l'empire du Japon, qui subit encore les contrecoups d'une crise institutionnelle larvée, avec ses crypto-opposants religieux et nationaux qui abhorrent Meiji (30 mars 1995, Aum Shinrikyo et autres). Et ceci s'est produit corrélativement à sa stagnation économique et sociale depuis les années 1990, et au grand séisme de Kobé (17 janvier 1995) qui a touché le pays de plein fouet.



Il est aussi remarquable que l'allemand Marx (1818-1883), revisité par Mao Zedong (1893-1976), et surtout Deng Xiao Ping (1904-1997) avec le tournant historique de 1979, ait pu continuer à influencer la Chine du XXIème siècle, nouvelle superpuissance au néo-capitalisme et au libéralisme partiels. D'autres Etats en Occident ont au contraire rangé le grand Karl, qui avait failli devenir pasteur, au rayon des vestiges historiques. Et même si la crise du 15 septembre 2008 a bien provoqué "le grand soir" prophétisé, nul n'en a vraiment tenu compte à ce jour. Car on a confondu l'expérience bolchevique avec ses théories économiques. Et l'on a oublié qu'il procédait par étapes assez longues.


Le grand Thorstein Bunde Veblen (1857-1929), qui a donné son essor à l'Ecole de Chicago, était relativement d'accord sur ses analyses critiques du capitalisme, en parlant même de "barons du brigandage" pour certains grands hommes d'affaires, mais pas sur ses conclusions. Lui pensait que l'ouvrier ou le prolétaire ne cherchaient pas au final à renverser le patron ni le capitaliste, mais au contraire à l'imiter. Veblen, dont on n'avait pas voulu dans sa communauté d'immigrants norvégiens comme pasteur, fut membre de l'Alliance Technique, devenu le Mouvement Technocratique. Il n'est que peu mentionné de nos jours, alors qu'il est fondamental, avec sa théorie de la consommation ostentatoire et l'effet économique qui porte son nom : l'effet Veblen ou effet de snobisme, avec le gaspillage qu'il sous-tend à travers l'expansion faramineuse de la consommation.


Alors y-a-il vraiment un sens de l'histoire, ou au contraire n'est-elle finalement qu'une série de cycles s'imposant à l'humanité (et aux capitalistes prédateurs), malgré elle, ou même à son dépit ? L'histoire du XXIème siècle, comme celle du précédent, sera immanquablement faite d'allers-retours successifs, avant de s'orienter résolument vers un monde encore inconnu. Les Humains doivent donc avant tout dépasser une certaine appréhension, fort légitime cependant !

Entre Marx l'énigmatique, qui finit par déclarer à la fin de sa vie "je ne suis pas marxiste", et Veblen, le froid fantaisiste eccentrique qui eût toute sa vie l'impression de s'adapter à une terre de primitifs, mais fut soutenu par les "Veblen Girls" (son fan-club), l'économie a eu de grandes heures qu'il serait dommage d'oublier. Peut-être que si Néanderthal revenait aujourd'hui, il serait surpris des grognements de l'homme moderne, lorsqu'il bombe le torse !

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