vendredi 8 avril 2011

La curieuse "nuit du 8 avril 2011" : vers une stupéfiante inversion de puissance financière entre les USA et le Canada ?

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique


_______________________




Les Etats-Unis d'Amérique sont nés d'un problème budgétaire britannique, mal résolu par le Premier Ministre du roi Georges III (1738-1820), Frédérick North (1732-1792). Il refusa d'exempter les colonies américaines de droits de douane sur le thé. C'est là l'origine de la fameuse "Tea Party" de Boston (nuit du 16 décembre 1773), où des colons déguisés en "Indiens" jettèrent à l'eau toute une cargaison de thé en provenance de la métropole britannique. Ces premiers insurgents n'avaient sans doute pas conscience de ce qui allait se jouer au-delà de cet acte I. Car il y eût ensuite la déclaration d'indépendance de Philadelphie du 4 juillet 1776. En tout cas, c'est le sentiment d'injustice des colons britanniques vis-à-vis de Londres qui a tout chamboulé pour plus de deux siècles. Nous vivons en ce moment la fin de cette ère, même si les gens feignent de ne pas s'en rendre compte. Il y a quelque chose dans l'air. Ceci étant posé, la question budgétaire qui agite en ce moment même Washington, dans une lutte effrenée entre Démocrates et Républicains - déjà plus les mêmes avec l'intrusion du curieux "Mouvement du Tea Party" justement -, peut avoir des conséquences complètement inattendues.




Le Canada historiquement a déjà joué dans le passé, un rôle de pivot et de base arrière pour la présence de la Couronne britannique sur le sol américain. La tentative de reconquête militaire des colonies insurgées et reconnues indépendantes (traité de Paris du 3 septembre 1783) a eu lieu à l'époque napoléonienne (1812-1814). Et elle a plus débouché sur une trêve que sur une vraie victoire américaine. C'est même le point de départ d'une nouvelle pénétration britannique de très longue durée sur le territoire américain. Mais celle-ci était économique et financière cette fois-ci, via les trusts et ce qu'on nomme "la Virginia Company". La Couronne britannique soutint discrètement cependant la sécession du Sud et l'avènement de la Confédération américaine (1861-1865). Pour ce qui est des Français, une majorité de combattants rejoignit les forces sudistes (60%), contre seulement 40% pour les forces nordistes. De même l'assassinat de Lincoln (14 avril 1865), juste après la victoire du Nord n'a jamais vraiment été éclairci. La pièce qui se jouait au théâtre Ford de Washington s'intitulait "Notre cousin américain". On sait juste que l'acteur de théâtre, John Wilkes Booth (1838-1865) n'avait pas agi seul, et qu'il s'agissait d'un complot "sudiste". Mais, il est difficile d'en savoir davantage, car après avoir été retrouvé dans une ferme du Nord de la Virginie ("la ferme de Garrett"), il y fut abattu par des soldats de l'Union.




En taille, le Canada est en fait nettement plus grand que les USA : 9 984 670 km2 contre 9 629 048 km2 , pour une population de seulement 34 millions d'habitants (environ 309 millions pour les USA). Le système d'"autogouvernance" mis en place par la loi du 29 mars 1982, entrée en vigueur dès le mois suivant, n'a pas rompu le lien avec la Reine, seulement avec le Parlement de Londres. La constitution canadienne écrite est donc différente de la constitution coutumière britannique. Mais le gouverneur général représente la Reine sur le sol canadien. Et tout nouveau naturalisé doit prêter serment d'allégeance à la Reine Elisabeth II (née à Londre en 1926). La coupure n'est donc pas totale contrairement à ce qu'on lit ici et là. "L'Autogouvernance" n'affecte pas son pouvoir de souveraine, bien au contraire. Ce système subtil lui permet à l'opposé de ce qui se passe au Royaume-Uni, où son pouvoir est traditionnellement auto-limité, d'exercer un pouvoir discret mais réel sur le Canada. Et il en est de même en Australie, en Nouvelle-Zélande, et dans toutes les dépendances de la Couronne.




Si la Reine reçoit le Premier Ministre britannique tous les mardis, pour qu'il lui fasse un rapport sur son administration et sur les affaires intéressant le Royaume-Uni, c'est quotidiennement qu'elle peut être informée de ce qui se passe au Canada par exemple. Car son rôle souverain de Reine du Canada, y est beaucoup plus grand via le gouverneur général basé à Ottawa, devant qui est responsable le Premier Ministre canadien. Comme ce pays, elle est totalement affranchie du poids du Parlement londonien. Et lorsque le Premier Ministre britannique lui parle, il sait qu'il a également en face de lui la Reine du Canada, la Reine d'Australie, la Reine de Nouvelle-Zélande, parmi ses seize Etats, et également le Chef du Commonwealth (un "mini-ONU" de 50 Etats), sur lesquels il n'a aucun pouvoir, mais elle si. En France, on perçoit souvent de travers son vrai rôle, entrevu à tort comme étant "d'opérette" et purement représentatif. Au contraire, aux Etats-Unis, c'est bien d'égale à égal, voire plus qu'elle s'adresse au Président des Etats-Unis. Au Royaume-Uni, elle n'en reste pas moins le Chef des Armées et des Services Secrets. Quand on parle de James Bond, créé et modelé en 1952 sur le personnage réel de son auteur qui travailla notamment pour le MI-6, Ian Fleming (1908-1964), on dit bien "espion de sa Majesté", et non "espion du Premier Ministre".




C'est dans cette perception plus royale, qui correspond mieux à la réalité des choses, qu'il faut analyser l'évolution du monde, et singulièrement de l'univers anglo-saxon. La question budgétaire taraude désormais les USA, de façon immédiate. Et nul ne sait exactement sur quoi cela va déboucher en fait. Les Etats-Unis opèrent la plus grande mutation de leur histoire, même si personne ne paraît s'en rendre compte. Ils sont un état fédéral, et à ce titre ont besoin d'argent pour pouvoir fonctionner normalement. Or c'est ce qui est directement en cause dans le bras de fer entre Barack Obama (né en 1961 à Honolulu, Hawaï, USA) et les Républicains du Congrès. Et cette fois-ci, le problème est tout ce qu'il y a de plus sérieux. Car il engage l'avenir même du pays.




Or le curieux "Mouvement du Tea Party", qui se veut un rassemblement de patriotes, et que l'on rattache aux Républicains, peut littéralement faire basculer le pays dans l'inconnu. Ce mouvement populaire contestataire rassemble tous ceux qui sont contre l'Etat fédéral et ses impôts - depuis l'élection d'Obama en 2008 -, d'où l'allusion à la "Boston Tea Party" de Samuel Adams (1722-1803). Son symbole est un serpent ouvrant sa gueule, en tirant sa langue fourchue, et qui s'avère prêt à mordre. Et sa devise "Don't tread on me !", signifie en français "Ne me marche pas dessus !" Barack Obama sera-t-il le dernier président des Etats-Unis tels qu'on les a connus jusqu'ici ? De fait, la prochaine élection du 45ème président n'aura lieu qu'en novembre 2012, et d'ici là une paralysie de l'administration fédérale pourrait s'avérer catastrophique pour le pays. Mais peut-être un compromis de dernière minute pour la fin de l'année budgétaire 2011 jusqu'au 30 septembre 2011 sera-t-il trouvé, par pragmatisme.




Harry Reid, le chef de la majorité démocrate et John Boehner, le président républicain de la Chambre des Représentants ont jusqu'à ce soir minuit, pour trouver un accord. A défaut, à 0 heure (6h demain samedi, heure française), toutes les administrations fédérales américaines, y compris les ambassades seront paralysées. Et l'on pourrait rapidement se rendre compte du poids très important de l'Administration Fédérale sur les citoyens américains, et pas uniquement en matière fiscale, sociale ou de protection de l'environnement, par son défaut soudain. Certes, les Etats ont leurs compétences et leur budgets propres, et pourront donc continuer à fonctionner en tant qu'entités autonomes, séparément en quelque sorte. Mais si cela arrive, il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps pour éviter les tentations sécessionnistes latentes. Les mouvements de "patriotes" sont forts dans l'Oklahoma, le Texas, ou l'Arkansas (surnommé officieusement "l'Etat des dettes"l), voire là où on ne s'y attend pas comme en Virginie.






L'impact de la question budgétaire américaine sur le monde pourrait être LA source d'un grand chamboulement, y compris en cas d'accord ultime du fait des conditions posées par les Républicains. Il y a eu un "15 septembre 2008", mais la "nuit du 8 avril 2011" pourrait n'avoir rien à lui envier ! Par contre, ne nous y trompons pas une nouvelle puissance financière pourrait voir son ascension confirmée, le Royaume du Canada. Ce pays est celui qui a le mieux résisté à la crise financière du 15 septembre 2008, et ses banques sont réputées les plus solides du monde. L'ALENA (Association de Libre Echange Nord-Américaine, NAFTA en anglais), lui a d'ailleurs permis depuis 1994 une expansion de ses échanges commerciaux avec les USA de plus de 40%. A l'occasion de l'application de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l'ONU du 18 mars dernier, concernant la zone d'exclusion aérienne libyenne, le Canada était sur un pied d'égalité avec les USA, le Royaume-Uni et la France. Le Canada, avec ses sables bitumeux de l'Alberta, est déjà le plus important fournisseur de pétrole des USA, et aussi un grand fournisseur de gaz naturel. Ne contrôle-t-il pas le fameux "passage du Nord-Ouest" en train de se libérer de ses glaces du fait du changement climatique, et qui va devenir si important pour le commerce mondial de ce siècle ouvrant sur l'inconnu ?!

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire