vendredi 20 mai 2011

La difficile succession de Dominique Strauss-Kahn (DSK) au FMI : les USA, véritable pivot d'un choix fébrile !


par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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Ce que l'on appelle "l'affaire DSK" initiée le samedi 14 mai 2011 à New York, a engendré un véritable séisme politique en France (pour les Présidentielles de 2012), et également au sein du FMI (Fonds Monétaire International). Il a été acculé hier à la démission, les événements ne lui ayant guère laissé le choix, pour pouvoir être libéré sous une énorme caution et des conditions très contraignantes de la prison de Rikers Island, et tenter de prouver son innocence dans une affaire aussi malencontreuse que ténébreuse concernant une femme de ménage victime. L'humiliation pour la France est traumatisante, et les médias américains ne sont pas tendres avec DSK clairement considéré comme un agresseur et surnommé "le pleurnicheur", pour la dénomination la moins dure. Et le risque d'abaissement international du pays est réel.
C'est pourquoi la question de sa succession au poste de Directeur Général du FMI, se pose désormais avec une telle acuité. A cet égard, Christine Lagarde, l'actuelle ministre des finances française semble avoir un grand soutien si l'on écoute les médias français, à commencer par Silvio Berlusconi, le président du Conseil Italien, et les représentants de l'Union Européenne. On a d'abord annoncé qu'elle avait aussi celui de l'Allemagne et des USA : c'est sans doute encore quelque peu prématuré comme nouvelle, compte tenu de la controverse française relative au règlement de l'affaire Tapie introduite par les Socialistes la concernant, un peu antérieurement à "l'affaire DSK".

Pour ce qui est de l'Allemagne, son poids dans ce qu'on nomme "la Françallemagne" est plus grand que jamais. Elle hésite encore entre un soutien à l'évidente candidate française et une candidature nationale, ne manquant pas d'excellents candidats potentiels (Josef Ackermann, Thomas Mirow, Axel Weber ou Peer Steinbrück). De fait, la crise grecque qui est en train de rebondir ne l'inclinerait pas forcément à privilégier un choix générateur de dépenses supplémentaires. Elle ne serait pas très emballée par l'idée de refinancer à nouveau la Grèce, ou même ensuite le Portugal, après les premiers plans de sauvetage de 2010, même si le terme employé est celui de "restructuration". Comme cette dernière pourrait s'avérer de toute façon trop tardive, c'est 30% (et non plus 10 ou 20%) de leur valeur que perdraient les obligations détenues. Certains avancent même une décote de 40%. Ainsi, l'Allemagne voudrait-elle garder la tête froide en n'oubliant pas qu'un Euro, c'est clairement deux Deutsche Marks (DM).Toutefois, il est plus que probable que l'Allemagne se rallie à une candidature de la France



En ce qui concerne les USA, normalement ils ne peuvent eux-mêmes être candidat au poste de Directeur Général du FMI, en vertu d'un accord tacite qui attribue automatiquement ce poste à un européen (eux-mêmes se réservant la direction de la Banque Mondiale) : cela remonte aux accords de Bretton Woods (USA) du 22 juillet 1944, qui ont donné naissance au FMI et à la Banque Mondiale justement, l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) pourtant initialement prévue ne datant que de 1995 quant à elle.
Or, l'on sait que la Banque JP Morgan et la Chase Manhattan Bank de Rockfeller entre autres furent membres fondateurs d'un cartel bancaire associé au gouvernement américain en 1913, la Federal Reserve Bank..., sur les bases de l'accord secret de 1910 de l'île Jekyll (située au large de la Géorgie, USA ). Depuis, ces deux banques ont fusionné dans ce qui est devenu la JP Morgan Chase.
Et actuellement, la Fed est le premier acheteur, devant la Chine et le Japon, de bons du trésor américains au Secrétaire du Trésor : cela résulte d'un étonnant et subtil mode de fonctionnement interne. Pour ce qui est du Japon, il doit dorénavant consacrer ses ressources à la reconstruction des zones sinistrées, après le terrible séisme du 11 mars 2011, suivi d'un tsunami géant, de répliques, et de l'accident nucléaire de Fukushima. Tout va donc reposer sur la Fed et sur la Chine, et si une surprise inattendue devait advenir à l'occasion de la course à la succession de DSK au FMI, elle proviendrait plutôt des USA ou de la Chine (avec une réserve éventuelle pour certains pays européens, et quelques pays émergents).

De fait, la Chine, à raison de sa nouvelle puissance économique et financière a vu l'an passé son droit de vote faire un bond gigantesque au conseil d'administration du FMI : elle est ainsi subitement passée du 9ème au 3ème rang juste derrière les USA et le Japon. Et tout à fait logiquement, dans la suite de ce qui avait déjà eu lieu en 2007, elle propose son propre candidat : il s'agit de Zhu Min, ancien vice-gouverneur de la République Populaire de Chine, devenu très récemment Conseiller Spécial du Directeur Général dont la succession est engagée.
On ignore si elle serait prête à soutenir un candidat alternatif comme le ministre des finances de Singapour (dont la population est à 76% chinoise), Tharman Shanmugaratnam, en cas de recherche d'un compromis avec l'Europe. Et à l'inverse dans un cas de figure plus vraisemblable, on ne sait pas non plus si Singapour soutiendrait finalement le candidat de la Chine, encore que cela soit plausible.
Mais, si comme en 2007, l'Asie n'apparaît pas unie sur le choix d'un seul candidat (l'Inde a proposé son propre candidat, Montek Singh Ahluwalia), il est cependant clair que les remous et crispations diplomatiques pourraient être plus puissants cette fois-ci.
En effet, la Chine ne paraît pas vraiment prête à renoncer et veut mettre un terme à la "mainmise occidentale" sur l'institution : elle estime que dans son pays, il y a des gens très capables, à l'instar de son candidat officiel, et que le choix du Directeur Général du FMI doit refléter la réalité de la puissance économique et financière dans le monde. Et cela doit à son sens, se traduire par une reconnaissance institutionnelle de son rang.

La Russie quant à elle, a déjà désigné avec la CEI son propre candidat, Grigori Martchenko, Chef de la Banque Centrale du Kazakhstan. Ceci dit, elle peut ensuite, comme elle l'a déjà fait précédemment se rallier à la candidature la mieux placée, et qui pourra préserver ses intérêts.
A ce propos, il faut souligner que la situation financière de la Russie est très singulière par rapport au reste du monde. Car c'est la puissance économique et financière la moins endettée de la planète (9,5% de son PIB), depuis son incroyable effort de désendettement des deux décennies passées. Et c'est également l'un des rares Etats à avoir présenté un budget en excédent avant la crise financière du 15 septembre 2008. Ce pays est vraiment étonnant par ses capacités de rebond sur long terme. Au moment où la Fed fut créée aux USA, on proposa au dernier tsar de toutes les Russies, Nicolas II (1868-1918), de mettre en place une banque centrale russe sur ce modèle pour moderniser le pays : il refusa pour préserver l'indépendance nationale. S'ensuivit rapidement la Ière Guerre Mondiale et sa chute tragique dans les convulsions de la Révolution de 1917, avec une Russie confinée dans un rôle économique et financier de second rang. La Russie actuelle ne le veut certainement plus, et cela se comprend aisément.

Ce qui relie des pays aussi différents que les USA, l'Allemagne, la Russie ou d'autres encore comme le Brésil ou le Mexique (qui pourrait avoir pour candidat, Agustin Carstens, Gouverneur de sa banque centrale), et même peut-être la Chine et l'Inde, c'est qu'ils se méfient des écueils que peuvent amener les sourdes rivalités franco-françaises. Cet aspect finalement visible et auto-destructeur les sidèrent un peu. C'est pourquoi, notre candidate va avoir un rôle pédagogique et convaincant à mener, pour rassurer ces divers protagonistes et obtenir le poste suprême du FMI. C'est tout à fait possible et réalisable, en dépit des difficultés présentes de la France ; et d'ailleurs elle semble l'avoir bien compris. Mais elle va devoir se surpasser en démontrant une réelle volonté d'apaisement mais également de redressement de l'image de la France, en agissant avec une sérénité visible et rassurante. Bien entendu, il va également lui falloir faire montre de la plus grande diplomatie avec la Chine, pour éviter un affrontement qui pourrait tout compromettre, sans oublier de donner des garanties à l'Allemagne. Ce sera certainement son plus grand challenge : elle va être obligée d'aller au-delà d'elle-même pour cela. Le poste convoité est à ce prix. Cependant, tout le monde s'accorde à dire qu'elle est particulièrement brillante et dotée de charisme.

Mis à part cela, le futur Directeur Général devra être immédiatement opérationnel pour faire face à d'importants problèmes assez insolubles. Ainsi, l'explosion d'une nouvelle crise immobilière ("Subprime bis") menace-t-elle à nouveau les USA, et pire encore, la cessation de paiements de l'Etat fédéral se profile à l'horizon. Les USA présentent en effet un endettement extraordinaire, avec un plafond à ne pas dépasser (14,294 trillions de dollars). Or cela a failli arriver il y a quatre jours, le lundi 16 mai dernier, et n'a été évité d'extrême justesse par le Secrétaire d'Etat au Trésor, Tim Geithner, qu'en affectant temporairement et exceptionnellement à la dette les cotisations retraite des fonctionnaires jusqu'au 2 août prochain, par le biais d'une écriture comptable (soit 224 milliards de dollars) .
On comprend dès lors que les USA n'aient pas les mains libres, et qu'ils doivent de toute urgence trouver comment stabiliser leur situation financière intenable : eux-aussi ont clairement besoin du FMI.
Or justement, ils détiennent traditionnellement un rôle pivot et donc prépondérant sur la validation du choix et de la nomination finale de son Directeur Général.
Depuis la fondation de l'institution, onze Directeurs Généraux ont ainsi dû recevoir leur aval (dont quatre français), et il va en être de même pour le douzième. Le processus de validation par les Etats-Unis devrait se faire assez vite.

Car aujourd'hui cette institution n'apparaît plus obsolète ni dépassée. Et depuis 2007, elle a retrouvé un nouvel élan, et une puissance financière accrue : ses ressources ont plus que triplé tout de même, compte tenu de la crise financière de 2008, et de ses nouvelles orientations vers les pays d'Europe surendettés. Elle n'aide donc plus seulement les pays pauvres, mais également et de plus en plus, les Etats appauvris anciennement riches, quels qu'ils soient ! Certains ont même comparé le FMI à "un super-ministère des finances mondial", là où l'ONU, avec le Conseil de Sécurité, serait la tête politique du globe.
Il faut quand même reconnaître cela au précédent Directeur Général du FMI, qui a beaucoup oeuvré avec succès pour la modernisation de l'institution et son ouverture aux pays émergents en vue d'un meilleur partage des responsabilités.
Le nouveau FMI est clairement ancré dans son siècle, et la tâche qui attend son successeur, est hautement périlleuse. Et il lui faut montrer qu'il accepte les nouvelles orientations du Fonds, à savoir d'assurer sans état d'âme une véritable trésorerie mondiale (le cash-flow si fondamental pour faire marcher la sphère économique et financière). Là est la clef d'un poste qui requiert une rigueur modulable, et donc une certaine plasticité, voire même de la créativité pour faire face à des défis inédits. Dit autrement, il devra savoir faire preuve de souplesse et se montrer accommodant dans sa réactivité avec certains grands Etats.

John Lipsky, ancien n°2 du FMI jusqu'à dimanche dernier, et Directeur Général intérimaire depuis le lundi 16 mai, a plaidé avec l'accord du conseil d'administration pour une élection "ouverte à tous, transparente et fondée sur les mérites de chacun", plutôt que sur la simple origine géographique. Il est ainsi dans la ligne de son pays, les USA, qui veulent une élection rapide et "ouverte", tout en soutenant prioritairement la candidature d'un européen.
Ces petits glissements sémantiques donneraient à l'accord tacite de 1944 déjà évoqué précédemment, un côté "optionnel", sans formellement le remettre en cause.
La question ne se posera pas avec Kemal Dervis, ancien ministre des finances turc, qui est eurasien à l'instar de son pays, mais vient de retirer sa candidature du fait de l'absence de soutien officiel de la Turquie.
L'option canadienne est une autre piste, avec Mark Carney, l'actuel Gouverneur de la Banque du Canada, en cas de recherche de compromis avec l'Union Européenne. Le Canada critique vertement la position européenne selon laquelle il faut être européen pour gérer la crise européenne : selon lui, il est préférable d'être extérieur. Ainsi, à son sens, les candidatures à la direction du FMI ne devraient être évaluées qu'au seul mérite.
Mais soyons franc, presque tout le monde (y compris Ottawa) parie sur Christine Lagarde, qui est déjà en pole position.





Dès maintenant, avant même le sommet du G8 des 26 et 27 mai prochains à Deauville (Normandie, France), la question de cette succession est abordée fébrilement. Pour mémoire, le G8 se compose des USA, du Japon, de l'Allemagne, de la France, du Royaume-Uni, de l'Italie, du Canada, et de la Russie. Il n'intègre donc ni la Chine, ni l'Inde, ni le Brésil, ni encore l'Afrique du Sud (dont le candidat est Manuel Trevor), membres du BRICS.

Quel que soit le candidat (ou la candidate) retenu (e), ce sont les USA qui valideront sa nomination, dans cette compétition menée sur les chapeaux de roue. Il faut d'ailleurs savoir que cette "élection-désignation" concernera également le futur n°2 du FMI, avec le départ annoncé de M. Lipski fin août normalement. Les deux auront en tout état de cause la responsabilité colossale de l'avenir économique et financier de la planète.

Et c'est bien de maintenant qu'il s'agit et pas d'un demain éloigné, même si paradoxalement les candidatures auprès du FMI ne seront ouvertes officiellement que du 23 mai au 10 juin 2011.
La théorie du cygne noir
(" the black swan theory") qui veut que les événements les plus improbables arrivent finalement, en mal mais aussi en bien, devrait logiquement nous conduire tous - et toutes - à plus de prudence et de modestie vis-à-vis du fatum humain et de celui des nations, à sept mois de 2012 !

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