dimanche 26 juin 2011

Le cadeau oublié de Didon : le temps des héroïnes et des héros fondateurs a-t-il disparu à jamais ?

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique

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Le cadeau de Didon est très ancien : il s'agit de deux lettres entrelacées, constituées d'un I majuscule traversant en son centre un O majuscule plus petit, et pouvant se prononcer IO. C'est le motif qui figurait sur le bijou que cette reine avait fait fabriquer pour Enée : elle voulait à travers ce geste confondre dans un même amour, son peuple, les Tyriens devenus les Carthaginois, et celui des naufagés de Troie, menés sur ses terres par ce prince rescapé, dont elle tomba éperdûment amoureuse. Ce qui les avait tout de suite rapprochés, c'est que tous deux étaient veufs. Enée avait de fait perdu sa femme, Créüse, dans l'incendie de Troie allumé par les Grecs. Et il ne lui restait plus que son fils, le petit Ascagne (le futur Iule).
Or c'est Enée qui allait briser à jamais cette alliance amoureuse, en quittant Didon pour se lancer à la poursuite de Diomède, le grec qui avait dérobé le Palladium (la statue d'Athéna, qui assurait la puissance de Troie), auquel on vouait de magiques et puissantes vertus. Il y était poussé par les Dieux, alors que prendre la mer en hiver avec sa flotte réparée, sous les redoutables vents d'Aquilon présentait quelques périls. Et cela le mena dans le Latium (Italie), d'où allait émerger par la suite Rome (753 av. J.-C.), qui ne deviendra une puissance incontestée en Méditerranée et dans le monde de l'époque qu'à la chute définitive de Carthage (146 av. J.-C.).
Et IO, ce talisman d'amour éperdu de la malheureuse reine Didon, est resté sous les ombres, avec sa puissance endormie pendant des siècles et des siècles jusqu'à nos jours.
Didon avait envoyé sa soeur, Anna, pour l'implorer de retarder son départ, afin de laisser quelque répit à son coeur blessé, mais ce fut en vain. Et le chemin de l'amour pour le fils d'Aphrodite la fit mourir d'aimer.

Carthage avait été fondée par la très belle princesse de Tyr (Phénicie), Elissa, soeur de Pygmalion, dans des conditions particulièrement épiques. Elle fuya Tyr où régnait son frère, après que celui-ci ait tué son mari bien-aimé Acerbas, en cherchant à lui voler ses richesses.
Les hommes de son frère qui s'étaient aventurés sur le bateau contenant ces trésors, furent embarqués malgré eux dans le périple d'Elissa qui vogua à l'aventure pour chercher un lieu propice à la fondation d'une nouvelle Tyr. Ce fut Carthage (littéralement, "la ville neuve") sur la côte africaine de l'intérieur de la Méditerranée, située "aux portes de l'Hespérie" (l'Italie dans la version de Virgile). Sa citadelle fut dénommée Byrsa - "le boeuf" -, en mémoire de la façon dont Elissa obtint de ses hôtes africains cette terre. Elle n'avait besoin que d'un terrain pour elle et son équipage sur ce rivage bordé de pins, un terrain que pourrait délimiter une peau de boeuf. En fait, la peau du boeuf sacrifié pour l'occasion par les Africains fut découpé en lanières si fines, cousues entre elles, que c'est une vraie ville que cette femme astucieuse put fonder pour créer sa nouvelle patrie, à l'étonnement amusé des Numides.
Cette princesse, qui devint par la suite la reine de Carthage, nous est connue grâce à l'Enéide de Virgile (70 - 19 av. J.-C), sous le nom de Didon.
Peu avant de se suicider avec le glaive d'Enée qui avait trahi son amour en l'abandonnant, elle lança une terrible imprécation : "Je le maudis, lui et toute sa race. Qu'une haine éternelle dresse nos deux peuples l'un contre l'autre, et qu'un jour un héros sorti de Carthage porte le sang et la mort au coeur de leur orgueilleuse Italie ! O toi, mon vengeur, que je ne puis nommer, mais dont je pressens la venue, qui que tu sois, merci !"

Carthage devint une cité étonnante avec son port circulaire, ses docks immenses, ses entrepôts géants, et ses larges canaux à la façon de Poséidonia (capitale mythique d'Atlantis). Ils en firent pendant des siècles une puissance commerciale incontestée dans l'Atlantique (jusqu'en Grande-Bretagne alors dénommée Britannia), et de la Méditerranée Occidentale jusqu'à la frontière égyptienne et aux abords de l'Italie. La puissance maritime de Carthage, véritable thalassocratie, allait perdurer des siècles durant, jusqu'à sa rivalité avec Rome, petite puissance montante après la fin de la domination de la Grèce. Il faut souligner que la civilisation héllénistique et la Grèce d'Alexandre le Grand (359 - 323 av. J.-C.), jouèrent un grand rôle dans la vision du monde de son futur grand général, Hannibal Barca (247 -183 av. J.-C.). Son précepteur grec Sosylos lui donna des cours de littérature grecque, et lui parla longuement de la vie d'Alexandre. Sa stratégie inégalée et son art de la guerre, allaient beaucoup l'inspirer dans son futur combat contre Rome.
Carthage était une ville de grande beauté qui pouvait rivaliser avec les plus belles cités de l'Antiquité. C'est Rome qui chercha d'abord à vassaliser Carthage (à l'issue des deux premières guerres puniques, "punici" désignant en latin "les Phéniciens"). Mais, malgré la victoire de Zama (19 octobre 202 av. J.-C.), il lui fallut attendre dix-neuf ans pour être définitivement débarassée de son ennemi juré toujours craint, Hannibal. Enfin, par souci d'auto-préservation autant que pour accomplir ses ambitions de future grande puissance, elle voulut détruire à jamais Carthage (IIIème et dernière guerre punique).

De 264 à 241 av. J.-C. (Ière guerre punique), les combats font rage entre les deux rivales à mi- chemin entre les deux pays, en Sicile alors sous souveraineté carthaginoise. Les victoires romaines de Messine et d'Agrigente, sont suivies d'échecs cuisants en Afrique. Grâce à l'impôt exceptionnel voté par le conseil de Carthage sur les riches, des mercenaires grecs purent en effet être recrutés pour faire face aux troupes du consul Regulus qui avait débarqué en Afrique. Avec les troupes carthaginoises, ils furent dirigés énergiquement par le spartiate Xanthippe qui stoppa victorieusement l'avancée de Regulus sur Carthage.
Ainsi, elle limita ses pertes face à Rome après la défaite des îles Egades, petit archipel à l'ouest de la Sicile (241 av. J.-C.), qui termina cette guerre. Elle dut cependant abandonner la Sicile et payer un tribut de guerre à Rome, tout en conservant sa précieuse flotte de trirèmes, et en permettant à Hamilcar Barca de sauver la face (il n'avait pas personnellement été vaincu en Sicile). Or le tribut de guerre était trop lourd et Carthage ne put payer ses mercenaires qui se révoltèrent, jusqu'à l'intervention décisive d'Hamilcar. Cet événement est rappelé dans "Salammbô", le roman historique de Gustave Flaubert (1862).
Mais, Rome confisca également à Carthage, en contravention avec le traité de paix, la Sardaigne et la Corse qui jusque là étaient carthaginoises elles-aussi. Il est d'ailleurs intéressant de noter que la singularité de ces trois îles (Sicile, Sardaigne et Corse), tient à leur passé carthaginois que nul n'évoque jamais. Elles ne devinrent donc italiennes et considérées comme telles qu'à partir de cette époque. Et la Corse changea elle-même de souveraineté bien plus tard, en passant de la République de Gênes (Italie) au Royaume de France en 1768, comme gage d'un prêt jamais remboursé.

De 218 à 201 avant Jésus-Christ, (IIème guerre punique), on assiste à une revanche de Carthage sur Rome, mais qui ne durera pas. Hamilcar Barca (270 -228 av. J.-C.), chef de l'armée d'Espagne a fait jurer, à son fils Hannibal âgé d'à peine dix ans un serment de haine contre les Romains devant les dieux Baal et Moloch et la déesse Tanit. Il l'a préparé à détruire la puissance de Rome après sa mort, qui arrive de façon inopinée à Elche. C'est lui qui sera le vengeur de la reine Didon. Fort des richesses minières de l'Espagne (l'or et l'argent de Carthagène, la "petite Carthage", et de Castulon), Hannibal qui remplace son père défunt prend Sagonte située à la frontière de l'Ebre pour rendre la guerre inévitable avec Rome. Il dispose de 100 000 hommes, de 12 000 cavaliers et de 37 éléphants. Il a également pour lui sa détermination farouche et sa ruse, l'aide de ses frères Hasdrubal et Magon, ainsi que le soutien du Conseil des Anciens de Carthage. Pour mémoire, le nom de "Barca" signifie "la foudre" en carthaginois. Il compte combattre Rome sur le sol même de l'Italie, en partant des Pyrénées pour traverser la Gaule (en retournant les Gaulois contre les Romains), et en franchissant les Alpes avec ses éléphants de combat (septembre 218 av. J.-C.). En seulement 5 mois, après d'importantes pertes - de 40 à 50% - dues au difficile franchissement des Alpes, il mène une campagne militaire foudroyante contre l'Italie : s'enchaînent les victoires du Tessin, de la Trébie, et du Lac de Trasimène entre autres. Il ne prend pas Rome au soir de l'occasion donnée par la victoire de Cannes, mais l'encercle, en s'installant pour des années à ses abords. Les mieux informés disent qu'en fait il renonça à l'attaquer, après être tombé amoureux de la charmante nièce de Fabius Cunctator ("le Temporisateur"). Mais chut ! Il n'aurait pas dû arborer le bijou de Didon. Le plus remarquable chez Hannibal est le fait qu'il relâchait presque systématiquement les prisonniers romains, qui étaient traités avec dignité : son standard vis-à-vis des prisonniers de guerre n'est que fort rarement atteint encore aujourd'hui !

Les dissensions politiques de Carthage, à l'origine desquelles se trouvait Hannon, l'ennemi de la famille Barca, mettent fin à la suprématie d'Hannibal en Italie, et se retournent contre elle.
Pendant ce temps, le chef romain Scipion était en train de redresser l'honneur de Rome avec plusieurs victoires (prise de Carthagène et conquête de l'Espagne en 210 av. J.-C.), et la mort d'Hasdrubal lors de la bataille de Métaure en Italie (207 av. J.-C.).
Scipion devenu " l'Africain" après être passé en Afrique, menace alors directement Carthage. Hannibal est rappelé en catastrophe en 204 avant Jésus-Christ. Mais, comme il le craignait, il est déjà trop tard, et il est vaincu deux ans après à Zama (entre Tunis et Cirta, devenue Constantine). La guerre est finie et Carthage va redevenir vassale de Rome.
Six ans plus tard, Hannibal est déclaré ennemi public par Carthage et doit s'exiler.
Il trouve refuge auprès du roi Antiochus de Syrie, ravi d'avoir un aussi utile conseiller militaire contre les Romains qu'il n'aime pas non plus.
Hannibal croit au départ en une possibilité de revanche, mais Antiochus est trop impulsif et il n'écoute guère ses conseils de sagesse. Comme en plus, il n'est vraiment pas doué pour faire la guerre, les Romains le défont assez facilement. Hannibal doit fuire à nouveau, et c'est ainsi qu'il arrive en Bythinie (Turquie), où le roi Prusias le prend sous sa protection.
Mais Prusias n'est pas un foudre de guerre, à la différence d'Antiochus. Et lorsque le chef romain Flaminius lui demande de lui livrer Hannibal, il refuse d'abord en invoquant la violation des règles sacrées de l'hospitalité. Mais devant l'insistance menaçante du romain, il suggère que sans le livrer, lui Flaminius peut se rendre "par hasard" à sa maison de Lybissa. Et il attire son attention sur le fait qu'elle a sept portes faites spécialement à la demande d'Hannibal pour pouvoir s'enfuir en cas d'urgence. Lorsque les troupes de Flaminius arrivent, les sept portes étant tout de suite gardées, Hannibal choisit de se donner la mort par le poison, en privant son ennemi d'un triomphe : c'est sa victoire ultime, dix-neuf ans après le désastre de Zama.

Enfin, de 149 à 146 av. J-C. (IIIème guerre punique), Rome entreprend d'éliminer définitivement Carthage de l'histoire de la Méditerranée. Car Carthage a fini par se redresser et retrouver sa prospérité, en gênant à nouveau les ambitions romaines sur l'Espagne. Egalement, elle constitue une possible puissance rivale dans les visées de Rome sur la Grèce alors en pleine déliquescence, ainsi que dans ses ambitions sur la Syrie, bien après la résistance étonnante et la chute de la fort jolie reine de Palmyre, Zénobie "aux dents de perles" (272 av. J.-C.).
Mais surtout, Rome croit vraiment aux propos du roi de Numidie, Massinissa, lorsqu'il vient soutenir devant le sénat romain étonné que Carthage est à nouveau forte et puissante, et se prépare en secret à l'attaquer pour l'annihiler. Il sème le doute et la peur en usant de désinformation pour provoquer une guerre qui éclate effectivement, en s'entendant à l'avance avec les Romains sur le profit qu'il va en retirer pour son royaume de Cirta (Constantine dans l'Algérie actuelle).
Scipion "l'Emilien", petit-fils adoptif de Scipion "l'Africain" mènera le siège de la ville (148-146 av. J.-C.). Et lorsqu'elle sera tombée, il la fera raser : "Carthago delenda est" (Carthage doit être détruite). Cela explique que ce qu'il en reste se situe dans les faubourgs de Tunis qui a été construite à ses abords. Le territoire carthaginois prendra alors le nom de province romaine d'Afrique.

La même année, Rome met fin à l'indépendance de la Grèce, qui devient également une province romaine (146 av. J.-C.), tout en gardant un prestige inégalé dans son cas. Car il est de bon ton de parler grec dans l'élite romaine. La référence militaire grecque se cristallisera jusqu'à nos jours, autour du nom prestigieux d'Alexandre le Grand (359-323 av. J.-C.), le fondateur de l'Occident, que plus tard Jules César (100 - 44 av. J.-C.), descendant de Iule, rêvera d'égaler sans y parvenir.
Le mythe des héroïnes et des héros fondateurs n'existe pratiquement plus de nos jours. Il semble avoir quasiment disparu, ce qui est fort triste pour savoir d'où nous venons et ce qui a construit nos archétypes, et fait de nous ce que nous sommes devenus.
De Didon (Carthage) à Enée, ancêtre de Romulus et Rémus (Latium, puis Rome), en passant par Alexandre (avec son premier empire à vocation universelle et fraternelle), ou Zénobie (Palmyre), qui eût le cran de reprendre le trône de son défunt mari Odenath, en étendant même son pouvoir sur l'Asie Mineure et l'Egypte, que de gloire passée !
Par comparaison, notre époque n'aime plus la grandeur, elle qui s'enfonce si facilement dans le prosaïsme ronronnant, mais pas toujours rassurant. Elle préfère vaincre sans péril et triompher sans gloire, ce qui d'ailleurs n'arrive qu'avec peine. Ses victoires amères sont toujours incertaines et peu claires, et à terme elles ont même tendance à être porteuses de davantage de périls.






Jusqu'à maintenant, l'histoire de Didon était recouverte du "zaïmpf", ce voile sacré d'invisibilité dont on ceignait la tête de Tanit, la déesse de la Lune en son temple sacré de Carthage.
Cette héroïne des temps anciens avait presque rejoint le néant dans lequel sont tombées les lettres classiques.

Mais le moment est enfin venu de lui retirer ce voile en soulignant l'importance d'un cadeau oublié, dont l'influence sur l'édification de notre civilisation a été si cruciale, si épique, et si passionnelle.

Peut-être qu'après tout ce temps, les héroïnes et les héros fondateurs vont enfin pouvoir trouver la paix de leur âme meurtrie, et transmettre le flambeau de la gloire immortelle à une civilisation qui se cherche sans jamais se trouver, la nôtre !

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