samedi 19 novembre 2011

Fourberie-sur-Seine V : des malchanceux à qui la vraie vie se refuse, pour Casanova !

par Jean-Jacques COURTEY, Docteur en Géographie Economique
_______________________


En ce moment, Casanova (1725-1798), l'aventurier italien aux multiples facettes connaît un fort retour en vogue. Mais comment pourrait-il percevoir la société de Fourberie-sur-Seine, à l'aune de sa vision du XVIIIème siècle ?
Capables de sourire effrontément, en susurrant des propos souvent désobligeants pour les autres, mais surtout affligeants pour eux-mêmes en fait, les habitants de Fourberie-sur Seine vivent une vie souvent rude, insipide, et vide de grandes joies. Leur rire joyeux pas si fréquent marque souvent leur plus grand désarroi, même ces malheureux jeunes laissés sans perspectives, qui deviennent "vieux" dès vingt ans. A trop "se faire des cheveux", certains ont ainsi prématurément des cheveux blancs, portent une perruque, ou ont la chevelure plus ou moins complètement rasée pour masquer une calvitie anormale. Pour les garçons, cette mode qui donne l'air "viril" serait donc trompeuse. Il y aurait de multiples causes, hormis les dysfonctionnements hormonaux : ainsi, la pollution atmosphérique parfois irradiante, ajoutée à un micro-climat assez instable, et au stress ambiant pourraient former un cocktail néfaste pour leur santé, qui affecterait la peau également.
Souvent passionnés par rien, l'oeil glauque, ils vont leur vie de dociles "zombies" - à ne pas réveiller trop brutalement -, comme d'autres escaladent les montagnes : en se cassant la figure, tels des malchanceux impénitents à qui la vraie vie se refuse ! Le problème c'est que pour les mener, ils n'ont souvent que des adeptes de la gestuelle dissimulée et furtive, ou des phrases ronflantes mais creuses.
Pour se donner l'air intelligent, beaucoup passent leur temps en jeux de mots plus ou moins déchiffrables. De toute façon, à quoi bon chercher à comprendre une logique "à la ramasse" ?
Voulant à tout prix montrer leur "mérite", ces personnes élargissent leurs épaules, ne laissent parler quiconque et bousculent tout le monde. Pourtant, de manière paradoxale, elles peuvent aussi faire preuve d'un conformisme politique étonnant et dérisoire envers une société qui va droit dans le mur.
Mais elles-mêmes ne sont guère convaincues d'avoir un tel "mérite", du fait qu'elles "copient" constamment les autres sans trop réfléchir.

Bien que - ou parce que - kabbaliste italien et franc-maçon "lyonnais", le grand Casanova ne croyait pas du tout au mérite (par trop subjectif, et si hasardeusement récompensé). Et c'est pour ça que sa vie fut malgré tout grandement comblée par l'intelligence, le charme et la chance, et que l'on parle encore de lui - même en se méprenant sur le vrai sens de sa vie.
Cet amoureux éternel et successif pensait au contraire de son époque, qu'hommes et femmes se valaient par les qualités mais aussi les plus grands défauts. Il est vrai qu'il avait de l'expérience pour se prononcer. Son secret était bien gardé : quoique devenu Chevalier de Seingalt de son propre chef, il n'était pas né noble. Mais les quelques duels qu'il eût à mener triomphalement contre des maris tyranniques et cocus, lui assurèrent incidemment cette reconnaissance tant recherchée de son nouveau statut. Il faut dire cependant que sa très grande taille (1,87 m) en imposait autant que sa grande habileté. Il avait un caractère tout à la fois sympathique, volubile, et susceptible ; il était également un "puits de science", et avait un goût prononcé pour les fraises bien rouges. Et ce n'est pas peu dire que son physique impressionna toujours beaucoup, en jouant un rôle déterminant sur ses succès, singulièrement auprès de la gente féminine.
Les femmes, il les aima parce qu'elles lui apportaient du réconfort et l'exaltation des grands sentiments, qui parfois le firent également souffrir. Il ne fut d'ailleurs jamais un Don Juan, au sens que lui donna un Mozart (1756 - 1791) obnubilé par la mort et la domination : de fait, les feuillets qu'il composa pour cet opéra afin d'adoucir le personnage tel qu'il était en vrai ne furent pas retenus. Et très paradoxalement, lui le violoniste séducteur, ne fut jamais "Don Giovanni", bien qu'associé à l'oeuvre !

La première image qu'il eût de Fourberie-sur-Seine fut son caractère de grande ville de la moquerie avec ses pseudo-humoristes souvent peu doués et lassants, mais aussi de la cupidité déguisée sous des bons mots d'apparente affabilité.
Il n'y retrouva d'ailleurs jamais la vraie liesse de Venise, où il voulait retourner malgré les grandes difficultés qu'il avait eues avec l'Inquisition (il fut emprisonné en 1755, dans la célèbre Prison des Plombs dont il s'évada). C'est dire !
D'ailleurs, il réussira à rentrer en grâce en 1774 auprès des autorités vénitiennes, et à être autorisé à revenir à Venise en toute sécurité quand il le voudrait.
L'intolérance de Fourberie-sur-Seine à l'égard des provinciaux ou des étrangers le frappa également : elle se glissait sous l'apparence facile d'un faux moralisme assez arriéré et fourbe, auquel il ne valait mieux pas trop se fier, la sécheresse verbale fréquente n'étant nullement de la franchise. Néanmoins, il aima vraiment la France royale de Versailles, "élégante et croulante" selon ses propres termes.
Mais le mérite de la zone "perdue" de Fourberie-sur-Seine, à la fois désabusée et profondément anti-chrétienne dans les faits, est de l'avoir paradoxalement réconcilié avec le coeur vrai du Christianisme : l'Amour !
En ne voulant pas ressembler à ses protagonistes, il garda l'esprit léger, et parvint tout de même dans sa quiétude à s'assurer de grands contentements, ainsi qu'à être reconnu par le roi de France lui-même, Louis "Le bien aimé".

Toujours pointilleux sur la langue française, que beaucoup parlaient pourtant si mal, ces gens lui paraissaient plus absurdes que les baldaquins d'un lit abandonné. Il écrivit en français pour faire une éblouissante démonstration de son brio à ces rustauds, aussi irrespectueux - mais également si peu respectés en retour - que peu doués pour vraiment séduire, ou encore créer la moindre richesse. Car c'est lui, en tant que mathématicien et homme d'affaires, qui aida Louis XV (1710-1774), dont il fut un temps l'agent secret, à restaurer ses finances, avec la Loterie de l'Ecole Militaire (1758) à laquelle succéda la Loterie Royale (1762) : elle est d'ailleurs l'ancêtre direct de nos jeux d'aujourd'hui. Mais ce peuple parfois trop parcimonieux qu'il aida tant à sa manière inédite lui fut assez ingrat. Il s'en rappela opportunément, bien après son départ de la France, lorsque la Révolution de 1789 et son cortège de mort et de ruines balayèrent tout : on ne peut finalement sauver que ce qui veut bien l'être, et ne s'auto-détruit pas par aveuglement ou mesquins calculs, se disait-il. Des économies inappropriées et inutiles, face au système déséquilibré et injuste de la ferme générale, et à d'excessives dépenses de guerre pour le prestige l'avaient durablement mise dans l'ornière. Pour autant, les spécialistes le savent : Casanova détesta profondément la Révolution française, ses horribles exactions et ses pendables mensonges façon "couperet" ! Il craignit même à cette occasion non pas uniquement le déclassement, mais le "démembrement" de ce pays, qu'il avait appris à aimer malgré tout.




"Heureux ceux qui savent se procurer du plaisir sans nuire à personne, et insensés ceux qui s'imaginent que le Grand Etre [Dieu] puisse jouir des douleurs, des peines et des abstinences qu'ils lui offrent en sacrifice..." ["Histoire de ma vie jusqu'en 1797", par Giovanni Giacomo Casanova, ouvrage très rare également titré "Mémoires de Jean-Jacques Casanova de Seingalt"]
Car il n'aimait pas ceux ou celles qui cherchant à entraver la vie des autres au lieu de s'occuper de la leur, se retrouvaient entravé (e) s ou secoué (e) s de façon inopinée par le juste retour des choses de la vraie vie, et un dieu pas si aveugle.


N'oublions pas que Casanova fut séminariste dans sa jeunesse vénitienne, et redevint chrétien convaincu à la fin de sa vie à Dux (Bohême, actuelle Tchéquie) : là, il fut le secrétaire-bibliothécaire du comte Joseph de Waldstein-Wartenberg (à partir de 1785), après avoir mené une vie de grande liberté et de voyages dans toute l'Europe. Il y mourut à 73 ans entouré de son estime et de son affection. Son plus grand amour fut certainement la belle Francesca Buschini, qui resta très longtemps sa correspondante enflammée, bien après la fin de leur ancienne et passionnelle vie commune. On lui a attribué une dernière conquête amoureuse, la fille du portier du château de Dux, la jeune et jolie Anna-Dorothea Kleer ; mais l'enfant qu'elle porta en 1786 fut reconnu par un certain Shottner - peintre de son état -, qu'elle épousa en 1787, tout en restant dans les parages.

Casanova connaissait bien l'Evangile de Saint Jean et la parabole de Jésus sur le lit d'un homme de 38 ans qui était malade depuis sa naissance (ayant peur du vrai monde), et ne pouvait marcher.
Un samedi, Jésus vint à lui et eût ces mots mémorables :
"Lève-toi, lui dit Jésus : prends ton lit, et marche.
Aussitôt, cet homme fut guéri ; il prit son lit, et marcha." [Jean, V- 8-9]
Casanova quant à lui marcha avec son lit jusqu'au bout...jusqu'à revenir s'inviter dans le monde présent, pour nous montrer le chemin parcouru en plus de deux siècles !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire